28.11.2009

Un farceur malgré lui...

Nous poursuivons la publication de courtes nouvelles de Hans Fallada, toutes situées dans le cadre de la campagne allemande que Hans Falalda connaissait bien.

Cette nouvelle narre les aventures d'un ancien ouvrier, devenu vagabond, sans qu'il soit précisé comment (sans doute poussé à la vie de misère par les effets conjugués de la crise, du chômage et de l'inflation). Mais nous verrons que notre héros reprend vite du poil de la bête en faisant une rencontre inattendue en forêt... Un moment, il va croire tout ses ennuis terminés... En tout cas son histoire le fera bien rire, même si le dernier protagoniste de cette histoire ne partagera pas son humour...

LA REDACTION DU WEBLOG "ET PUIS APRES"

 -oOo-

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Hans FALLADA

 

LE BONHEUR DE SCHULLER

 

 

C'est le printemps, au mois de juin, la forêt est verte, les oiseaux volètent en chantant, et, parmi toute cette splendeur, erre un homme jeune, blond, bien habillé, mais maussade, abattu et dégoûté de lui-même et du monde entier comme si c'était l'automne nuageux et humide ou l'hiver neigeux.

Le jeune homme est un ouvrier tailleur de la belle ville de Halle, mais ce n'est pas un but de tourisme qui l'a amené dans cette superbe forêt de Poméranie, il y a longtemps déjà que Willi Schuller s'est adonné à la débauche. Et maintenant les gendarmes sont à ses trousses ; à l'écart de tous les chemins de fer, de tous les hommes de bonnes manières, de toute possibilité de bonheur, il erre sans but, sans argent, la tête lourde.

La forêt n'en finit plus et son estomac ne cesse de le tirailler, la physionomie de Willi Schuller s'assombrit toujours davantage, le voilà qui butte contre une souche, et, poussant un juron, il s'assied sur la mousse.

Il semble que ce juron ait trouvé un écho, un meuglement mélancolique retentit, les branches craquent, le promeneur se dresse d'un bond, une tête cornue passe entre les buissons et vache et voyageur se considèrent mutuellement.

- Bonne vache, dit Schuller en rompant le premier le silence. Viens, ma bonne vache! Viens, ma chère vache!
- Meuh! fait la vache en allant à lui. Schuller se rend soudain compte pourquoi cette bête se promène seule comme lui dans la grande forêt, un morceau de sa longe est cassée, pend. Il voit aussi que le pis de la vache est superbement gonflé, et, s'il n'a pas encore assez confiance en sa nouvelle amie pour se mettre juste sous elle, on peut fort bien traire dans un chapeau de feutre. Et il s'escrime de son mieux à remplir son chapeau d'un déjeuner réconfortant. La vache reste tranquille, son estomac dit oui à ce déjeuner et le bisse même. Cela réussit très bien, le second déjeuner est trait, lui aussi, et tout à coup le monde prend un tout autre aspect: la forêt est jolie et les oiseaux sont jolis et le chemin tranquille est joli lui aussi en somme. Cela vaut mieux en tout cas que s'il s'y trouvait des gendarmes.

Willi Schuller considère la vache, un peu perplexe. Puis il secoue son chapeau pour le débarrasser des dernières goutte de lait, dit, à la fois gai et embarrassé : « Bonjour et merci, petite vache », et reprend sa route. La vache répond « Meuh » et prend le même chemin. Schuller hâte le pas, la vache en fait autant. Schuller s'arrête : « Va t'en donc, petite vache ! » La vache le regarde. Quand il repart elle met tout de suite sa tête au-dessus de son épaule pour qu'ils restent en contact. Et, comme c'est gênant, il la prend par la longe en pensant à part soi : « Peut-être gagnerai-je, en récompense de l'avoir trouvée, mon déjeuner de midi et un asile pour la nuit. »

Après un moment de marche la forêt s'éclaircit, Schuller et la vache voient devant eux des prairies, un ruisseau entre des saules et des peupliers, et à main droite une maison de paysan. Le paysan fauche dans une prairie à côté du chemin.

Schuller n'est pas très à son aise à l'idée de passer devant le paysan avec la vache à la longe ; il la tient aussi lâche que possible, comme s'il n'avait rien à faire avec cette bête, murmure vite « Bonjour » et veut continuer son chemin.

- Hé! crie le paysan.

Schuller presse le pas.

- Holà! crie le paysan. Eh là-bas! C'est bien la Noiraude du meunier?
- Oui, fait Schuller d'un air assez sot et il est forcé de s'arrêter, car la vache s'est arrêtée.
- S'est-il enfin décidé à la vendre? demande le paysan. L'amènes-tu au marché de Pyritz?
- Oui, dit Schuller.
- Tu es bien le nouveau domestique du meunier? Qu'en veut-il donc?
- Trois cents... répond Schuller la sueur aux tempes.
- L'âne! L'imbécile! s'exclame le paysan. Et il n'a pas voulu me la laisser à ce prix!
- Bonjour, fait Schuller en tirant sur la longe.
- Hé! s'écrie de nouveau le paysan. Holà! Pour trois cents je prends aussi la Noiraude et tu n'auras pas besoin d'aller jusqu'à Pyritz. Tu auras une gratification par-dessus le marché.
- Combien? demande Schuller.
- Dix, réponds le paysan.
- Quinze, réplique Schuller.
- Accord conclu, dit le paysan et ils se donnent une poignée de main.

Puis, après avoir, chez lui, remis trois cents quinze marks à Schuller, le paysan tient, pensif, une pièce de cinq marks à la main. « Voyons, fit-il, en hésitant, tandis que Schuller observe le silence. Tu t'épargnes la course de Pyritz, n'est-ce pas ? dit le paysan.

- Oui, dit le tailleur.
- Tu pourrais me rendre un service et je te donnerai cinq marks. J'ai vendu mon cheval bai au paysan Scheel à Puttgarten, ne voudrais-tu pas
le lui amener?
- Si... fait Schuller avec quelque hésitation.
- C'est à peine à une heure d'ici. Mais il te faut faire attention que le meunier ne te voie pas. Parce qu'il croit que tu es au marché...
- D'accord, dit Schuller qui se laisse séduire.
- Bon, et fais bien attention que le meunier ne te voie pas. Il voulait aussi acheter mon cheval bai, mais Scheel m'en donne trois cent cinquante.
- Je ne me ferai pas voir, dit Schuller en partant à cheval.

En chevauchant à travers la forêt, il se mit à siffler, trois cent vingt ronds en poche et au lieu de se traîner à pied, monté sur le cheval bai. L'estomac plein, l'escarcelle pleine - la vie est belle.

Puis Schuller s'arrête de siffler, le cheval brun trotte péniblement et Schuller est songeur.

Un moment après il arrive à un carrefour, à gauche c'est le chemin du moulin et à droite celui de Puttgarten où habite Scheel. Schuller prend le chemin de gauche. Il parcourt une petite vallée avec des prés au milieu de la forêt ; le tailleur revoit le ruisseau avec ses saules et ses peupliers et voilà déjà le toit rouge du moulin. Schuller descend de cheval, il frappe à une fenêtre en criant : « Hallo ! »

La porte s'ouvre et le meunier sort. « Eh bien ? », demande-t-il en considérant le cheval et le cavalier.
- Bonjour, dit Schuller en laissant au meunier tout le temps d'examiner la bête à fond.
- Comment se fait-il que le cheval bai de Voss soit monté par ce cavalier? demande le meunier.
- Je suis tailleur, dit Schuller qui, pour une fois, ne ment pas.
- Ah! fait le meunier.
- Je suis un parent de Voss, dit Schuller, se lançant de nouveau dans un imbroglio de mensonges.
- Ah! fait à nouveau le meunier. Et qu'est-ce que le cheval bai a à faire avec ça?
- Mon oncle à un paiement urgent à faire, raconte Schuller. Et il vous fait demander si vous voulez maintenant acheter ce cheval pour trois cents ?
- Bah! fait le meunier en réfléchissant. Il réfléchit longtemps, puis il dit: Deux cent cinquante.

Schuller se contente de dire « Non » et fait mine de remonter sur la bête.

- Halte! crie le meunier. Où veux-tu donc aller?
- Chez Scheel à Puttgarten, se contente de dire Schuller.
- Ah! chez Scheel. Eh bien! alors, trois cents, d'accord, mais tu n'auras pas de gratification.
- Mais... dit Schuller.
- Tu n'en auras pas, répète le meunier. Attache la bête et entre que je te donne l'argent.

Schuller a empoché son argent et boit un schnaps avec le meunier quand il entend au dehors, devant la maison, des cris de femme et des hurlements, et une grosse femme fait irruption dans la pièce en pleurant : « Oh, malheur ! Malheur ! Notre vache n'est plus là ! Notre Noiraude n'est plus là ! »

Le tailleur en a chaud et froid.

- Mille tonnerres! s'écrie le meunier. N'as-tu pas pris une longe neuve?! Que le diable! Notre meilleure vache!

La femme pleure, le meunier sacre, Schuller dit alors : « Votre vache n'est plus là ? Je sais où elle est. »

- Quoi? font-ils bouche bée.
- Elle était dans le trèfle de l'oncle Voss, explique Schuller. L'oncle l'y a saisie en raison des dégâts qu'elle avait faits...
- Ma Noiraude saisie! s'écrie le meunier. Ce maudit imbécile de Voss, saisir ma vache! Que le diable!...

Il se précipite hors de chez lui, saute sur le cheval bai et part au grand trot en criant à Schuller : « Suis-moi, toi ! Tu es témoin... » Le meunier disparaît à la corne du bois.

Schuller a préféré ne pas suivre. Dans un coin de la forêt, il a tout raconté à Marie et il s'est tordu de rire en s'imaginant comment le meunier et le paysan ont dû se disputer à cause de la vache et du cheval... Le meunier avec le cheval bai de Voss, le paysan avec la Noiraude du meunier, que chacun lui a payé... Schuller a encore ri très longtemps.

Mais un peu plus tard, devant le juge, qui n'a, lui non plus, pas pu s'empêcher de rire, Schuller a constamment répété : « Tout cela est venu de soi-même, monsieur le juge, je n'ai rien fait pour cela. Il suffit d'avoir de la chance et tout tourne bien. Je n'ai rien fait pour cela... »

Le juge a été d'un autre avis.

 

 

 

Traduction d'Edith Vincent.

Déjà publié dans Deux tendres agneaux,
Fernand Sorlot. Coll. Les maîtres étrangers, Paris, 1943.

 

22.11.2009

Le bon pré Krüselin (2eme Partie)

HANS FALLADA

LE BON PRE KRUSELIN ! A DROITE
(2eme Partie)

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Une fois seuls, nous restâmes longtemps sans rien dire au pied de l’auge, regardant la truie et les petits qui tétaient. Au bout d’un instant, je remarquai qu’Ella avait glissé son bras sous le mien. Alors, je l’embrassai. Au fond, ce n’était pas désagréable du tout de l’embrasser ; elle avait de belles lèvres bien pleines et embrassait bien. Elle se serait de plus en plus contre moi. Mais soudain, je compris à sa respiration rapide qu’elle m’aimait vraiment et qu’elle avait tout fait pour m’avoir… cette idée me gâta tout et je la lâchai !

Elle sentit tout de suite ce qui se passait en moi et, debout à mes côtés, me regarda longuement. Mais je ne lui fis pas le plaisir de répondre à son regard et ne levai pas les yeux avant qu’elle ne demandât :

                      Tu penses à Martha, n’est-ce pas ?

Je ne pus m’empêcher de l’examiner. Elle n’avait pas l’air fâché du tout, ni avide. Malheureuse plutôt. Elle faisait de la peine. Aussi dis-je : « Non, non ! » Mais elle ne me faisait pas vraiment pitié !

                      Ne m’aimeras-tu jamais ? demanda-t-elle après un long moment.

Elle avait parlé si bas que j’aurais vraiment pu faire celui qui n’a rien entendu, mais je répondis néanmoins : « Si, si » et nous sortîmes ensemble de l’étable. De tout le reste de la journée, nous ne fûmes plus seuls.

Les Fingers étaient très pressés d’en finir. Au bout d’une semaine déjà les bans étaient publiés. Les bavardages ont dû marcher leur train, mais je ne m’en suis pas occupé. Je ne me suis d’ailleurs pas davantage occupé d’Ella. Quand j’étais obligé de passer devant chez elle avec les chevaux, je regardais de l’autre côté. Mais je n’allais pas non plus dans les environs de Martha. Durant des semaines, je ne la vis même pas. De préférence, je restais tout seul.

Ce fut une période bien pénible et je ne savais réellement pas comment m’occuper ! C’était encore à l’auberge que je me trouvais le mieux. Je laissais tout le travail au père et, dès le matin, je m’installais à boire. Il n’y avait personne dans la salle, la femme de l’aubergiste posait de la bière et des petits pains sur la table, l’aubergiste, lui, était aux champs. Les mouches volaient et bourdonnaient sur la table, il y avait toujours de petites flaques de bière ou de schnaps. Cela me convenait tout à fait. Auparavant, je n’entrais pour ainsi dire jamais à l’auberge, je n’aimais pas cela ! Pendant ces longues heures, à quoi pensais-je ? Je ne sais plus ! A rien du tout je crois, je restais assis là, complètement vidé, bon à rien et je buvais !

Les premières fois, mon père ou ma mère venait me chercher à l’auberge quand j’y restais trop longtemps. Père était très doux avec moi, jamais il ne se fâchait, bien que certainement il ait été profondément humilié de voir son fils devenir un buveur notoire. Il ne me demanda pas non plus de venir faucher le pré Krüselin. Il se rendait bien compte que je ne voulais pas en entendre parler. Aussi avait-il loué un homme de journée à ma place. Mais un jour que je demandais à père si je ne pourrais pas m’en aller pour toujours après la noce, puisqu’il était sûr maintenant d’avoir toujours le pré, il me répondit : « Non ! ça ne va pas ! »

Au bout de quelques semaines – le jour de la noce approchait – je compris qu’il me fallait revoir la Martha, je ne pouvais pas faire autrement. Mais je ne la trouvai nulle part et finalement j’appris par l’aubergiste qu’elle n’était plus du tout au village, mais qu’elle était partie à la ville comme femme de chambre dans un hôtel. A mon tour, je pris de l’argent et je m’en allais en ville.

J’arrivai assez tard le soir et je ne pus la voir. Mais le matin, elle entra dans ma chambre parce que j’avais sonné trois coups pour la femme de chambre, comme s’était inscrit sur l’affiche. En me voyant, elle devint blanche comme de la craie.

S’appuyant à la porte, elle dit au bout d’un moment :

                      Oh ! mon cher Jochen, et ses larmes se mirent à couler !

Je lui dis « bonjour » et lui tendis la main. Et nous restâmes ainsi longtemps la main dans la main, et je sentis mon cœur et ma gorge se serrer. Si je l’avais pu, j’aurais volontiers pleuré moi aussi. Mais je ne le pouvais pas !

Cela dura très longtemps ; nous entendions sonner le timbre de l’hôtel, mais elle ne bougeait pas. Tout nous était égal. Enfin elle chuchota : « Mon Dieu, Jochen, tu n’aurais pas dû me courir après », et je l’attirai plus près de moi.

Et alors j’oubliai tout, j’avais ses yeux bruns foncés et ses sourcils noirs tout près de moi. Je sentais ses cheveux soyeux contre ma peau et je l’aimais de toutes mes forces, et j’étais en même temps furieux contre elle, parce qu’elle avait aussi que je devais faire ce que père voulait pour le pré Krüselin. Je l’attirais toujours plus près de moi et je la voulais ! Mais, d’un coup, elle se libéra.

                      Tu te maries dans deux semaines, dit-elle. Crois-tu donc que j’accepterai que tu viennes chez moi quand tu en auras envie, avant comme après ?

                      Une fois, une seule fois, maintenant, priais-je, mais elle ne m’écouta pas. Et comme je ne la laissais pas aller et que je cherchais toujours à la reprendre, tandis que le timbre de l’hôtel continuait à sonner, elle se fâcha. Je vis ses yeux changer d’expression, ils étincelaient, ses lèvres s’étaient pincées et, tout à coup, elle m’envoya son poing en pleine figure. « Tu bois, ma parole ! dit-elle. C’est parce que tu es gris que tu me veux, voilà tout ! »

                      Je ne boirais plus jamais, Marthon, dis-je, mais je n’avais pas fini de parler que je recevais déjà son poing. Depuis longtemps personne ne m’avait frappé, depuis que j’allais à l’école, je crois. Pour un peu, je le lui aurais rendu, je voyais rouge, mais elle se libéra promptement et sortit en hâte de la chambre.

Elle ne revint plus ; je restais assis très longtemps à côté de la fenêtre en songeant que j’avais tout gâché. Jamais cela ne pourrait s’arranger, à cause de ce qui venait de se passer, à cause de tout en général. Même si nous renoncions maintenant au pré Krüselin, rien ne serait arrangé. Avec Martha non plus !

A la fin, j’ai sonné le garçon et je me suis fait monter tout une bouteille de cognac. Je lui ai demandé si on ne pouvait pas venir faire ma chambre. Il est parti et m’a envoyé Martha. Sous mes yeux, elle a dû faire chambre pendant que je restais tranquillement assis à la fenêtre, buvant mon cognac et la regardant. Elle ne m’a pas même jeté un coup d’œil. Quand elle a eu fini, je lui ai dit : « Merci bien », et je lui ai tendu un mark de pourboire. Elle l’a laissé sur la table, mais cela ne fait rien, elle savait bien que ce n’était pas pour essayer d’arranger l’affaire, mais bien en souvenir de certain soir auprès du lac, quand elle m’avait cédé. Car, si elle ne m’avait pas cédé alors, c’eût été moins dur, et bien plus facile à supporter. Mais à présent, c’est elle seule que je connais, et toutes les autres ne me disent rien !

Je voulais rester encore quelques jours, simplement pour la regarder sans rien dire, mais dans la nuit j’ai changé d’idée, et je suis rentré à la maison. Quinze jours après, j’étais marié. Mon mariage n’a pas si mal réussi après tout, parce qu’Ella a peur de moi. Et je ne bois plus jamais !

Mais parfois je n’y tiens plus, et je pars retrouver Martha. Bien qu’elle change souvent de place, je la retrouve toujours. Alors, je m’installe près d’elle et je la regarde. Nous n’avons plus jamais échangé un mot, mais elle n’est plus fâchée contre moi. Car, parfois, si cela va mal dans la cuisine avec ses maîtres, elle s’habille et sort en ville. Elle s’assied quelque part sur un banc et je m’installe sur un autre et, de temps en temps, nous nous regardons. Ce n’est pas beaucoup, mais cela aide. Jamais je n’aimerai une femme autant qu’elle. Au bout d’une heure ou deux, elle se lève et rentre à la maison. Avant d’entrer, elle se retourne encore une fois et me fait signe à travers la porte vitrée. Mais elle ne le fait jamais avant que la porte ne soit refermée entre nous. Elle comprend très bien que c’est très dur pour moi.

Quand elle a complètement disparu, je vais à la gare et je reviens à la maison.

Le pré Krüselin, à droite, est un excellent pré, et sans lui nous ne pourrions pas conserver la ferme. Mais, tout de même, je ne comprends pas, et maintenant que je l’ai écrit, je continue à ne pas le comprendre. J’avais toujours pensé que je finirais par oublier, mais je n’ai rien oublié du tout. C’est tout bonnement à n’y rien comprendre. Et il paraît que Müller Schmidtke aurait dit que je suis une poule mouillée de première qualité ; c’est bien possible, mais je ne vois vraiment pas comment j’aurais pu agir autrement. Nous avons à présent quatre enfants. J’avais toujours espéré que l’un d’eux ressemblerait à Martha. Mais non, ils sont tous comme Ella. Ainsi, je continue à rester tout seul. Père est devenu bien fragile !

Et d’écrire tout cela ne m’a servi à rien ! Aussi, demain, repartirai-je encore une fois à sa recherche. Je me suis promis de lui parler quand j’aurais cinquante ans. C’est une consolation, mais j’ai du temps devant moi, car je viens d’avoir trente-deux ans. Bonne nuit !

 

Traduction d’Edith Vincent.

Déjà publié dans Deux tendres agneaux,
Fernand Sorlot. Coll. Les maîtres étrangers, Paris, 1943.

 

15.11.2009

Le bon pré Krüselin (1ere partie)

Nous continuons la mise en ligne de nouvelles de Hans Fallada. Croquant des scènes de la vie de la campagne, qu'Hans Fallada a bien connu, ces nouvelles décrivent la vie des paysans et leurs préoccupations pour assurer leur existence quotidienne. Dans "Le bon pré Krüselin ! à droite", il est question de trouver de quoi nourrir le bétail afin de faire vivre la ferme... et un mariage arrangerait bien les choses...

oOo

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HANS FALLADA

LE BON PRE KRUSELIN ! A DROITE

 

Jeudi, mon père reçut la lettre recommandée. Il mit assez longtemps à la décacheter et à la lire, et je vis bien qu'il était troublé ! Pendant un bon moment, il resta assis, fourrageant dans ses cheveux, fixant la lettre comme s'il ne parvenait pas à comprendre.

- Qu'est ce que c'est papa ? demanda ma mère.

Mon père ne répondit pas et nous partîmes aux champs comme d'habitude. Nous avions encore tout un carré de fumier à recouvrir à la charrue dans le champ de pommes de terre, mais, là non plus, de toute la journée, il ne me dit pas un mot. La lettre se trouvait dans la poche de sa blouse, mais, pour autant que j'ai pu le voir, je ne crois pas qu'il l'ait reprise pour la lire. Il avait compris à présent ce qu'elle contenait.

Nous mangeâmes à midi, comme toujours, et le soir aussi, si ce n'est que mon père parlait encore moins que d'habitude. Je l'observais d'assez près, mais vraiment, il n'avait rien de particulier. Après le dîner, j'allais encore à l'étable pour donner à boire aux animaux, et mon père me suivit. Silencieusement, il me regarda faire. La grosse blanche, notre meilleure vache, but presque trois seaux d'eau entiers. Voyant cela, il soupira pour la première fois et dit :

- Comment faire pour nourrir toutes ces bêtes en hiver?
- Mais il y a bien assez de foin dans le pré Krüselin, dis-je.
- Oui... oui! fit mon père. Viens-tu maintenant?

J'obéis. Nous traversâmes le village. En passant devant chez les Finger, je vis le paysan et sa femme sur le pas de la porte causant avec Stark, le charron, mais, quand nous approchâmes, ils avaient disparu. Cela pouvait être un hasard, mais je n'en eus pas l'impression. Il y avait anguille sous roche, je le sentais de plus en plus.

Devant chez Kleinschmidt, je cherchai Martha des yeux, mais elle ne se laissa pas voir. On ne voit presque jamais Martha dans la rue, elle est toujours à la maison occupée à un ouvrage quelconque, même le dimanche soir. Les Kleinschmidt ne sont pas de vrais paysans, propriétaires de leur terres, comme nous ou les Finger ; ils prennent des champs en location, mais, néanmoins, je vais très souvent les voir, parce que la Martha me plaît !

Sortant du village, nous traversâmes d'abord le champ de Baumgartener. Il est en très mauvais état, père le dit aussi. Cela ne tient pas seulement à la nature du sol, cela dépend aussi de la manière dont il est cultivé. Mais le fermier sait depuis longtemps qu'il est affermé beaucoup trop cher, et ne se donne plus aucune peine. Bien souvent dans l'existence, plus les choses vont mal, plus l'on se donne de la peine pour qu'elles aillent plus mal encore ! Je n'ai pas agi autrement dans la suite !

Quand nous arrivâmes à la lisière de la forêt, père s'y engagea, et je compris que nous allions au pré Krüselin. Et quand je songeai à la lettre recommandée de ce matin, et aux Finger qui étaient rentrés chez eux en nous voyant, les choses  s'éclairèrent pour moi, bien que père ne m'ait encore rien dit. Jamais je n'aurai pensé que les Finger pussent être aussi bas. Le pré Krüselin leur appartient, c'est entendu, mais nous l'avons loué depuis toujours. Sans contrat ni argent, bien entendu, mais nous entretenons le pré, le hersons et le fumons, nous veillons à ce que les fossés soient bien dégagés, et nous moissonnons la récolte. De cette récolte nous retenons la moitié comme prix de notre travail et Finger conserve l'autre moitié, puisque le pré lui appartient. Nous avons aussi fait une clôture pour le pré afin d'éviter que les bêtes sauvages n'y pénètrent. Nous avons besoin de ce pré pour notre ferme. Jamais nous ne pourrions nourrir toutes nos bêtes pendant l'hiver sans le fourrage du pré Krüselin de droite. Les Finger n'en n'ont pas besoin. Ils ont celui de gauche et récoltent tant de foin qu'ils en vendent même. C'est pour cela que c'est dégoûtant de leur part de nous envoyer une lettre recommandée alors que nous habitons à cinq maisons de distance. Mais je sais bien de quoi il retourne, et père le sait aussi !

Debout, nous regardions le pré. Il faisait déjà presque sombre et il y avait un peu de brouillard, mais nous connaissions le pré et nous savions quel bon foin y pousse. Pas besoin d'aller y voir de plus près, mais il était bon, en ce moment, de l'avoir devant oi. C'est pourquoi mon père m'y avait conduit.

- Oui... oui, dit-il. Il va nous échapper, alors!
- Non! répondis-je.
- Je ne sais pas comment nous nous en tirerons avec le foin, reprit le père. Il faudra nous séparer au moins de la moitié du bétail. Mais c'est impossible, parce qu'alors nous n'aurions plus assez de fumier!
- Est-ce tout de suite, père? demandais-je.
- Oui... avant la première moisson... C'est parce que nous n'avons rien d'écrit, alors ils peuvent en finir tout de suite. J'aurais dû faire un papier, mais, bien sûr, jamais personne n'aurait songé à une chose pareille!
- Moi non plus! opinai-je.

Quittant le bord de la forêt, nous avançâmes dans le pré. Il sentait bon et frais. C'est un excellent pré, les bêtes aiment ce foin. Quelle pitié de perdre un tel pré ! Jamais nous n'arriverons à nous en tirer sans lui. Jamais la ferme ne resterait ce qu'elle est !

- Je ne veux pa st'influencer, Jochen, dit le père.
- Non! non, affirmai-je.
- La question c'est de savoir si tu peux!
- Je ne crois pas! dis-je
- C'est à cause de la Martha.
- Aussi!accordai-je. Je n'en avais encore jamais parlé avec père, car elle n'est qu'une fille de métayer, et on a un peu honte, n'est-ce pas!... Mais je crois que, même sans Martha, cela n'irait pas avec Ella!
- C'est ton affaire, dit mon père. Mais songe bien que vous aurez beaucoup de travail tout le long du jour. Le soir vous serez fatigués. Tu n'auras pas besoin d'être beaucoup avec elle.
- C'est possible, répondis-je.

Sur quoi, nous rentrâmes à la maison. Il faisait tout à fait noir. Père marchait devant moi et il poussa plusieurs gros soupirs. J'en fus désolé ! C'est déjà un vieil homme et il s'est donné un mal terrible pour la ferme. Il l'a vraiment bien développée, mais si nous perdons le bon pré Krüselin, à droite, tout aura été inutile. Il n'y a pas un seul pré à acheter dans la région. Nous nous aiderons avec de la luzerne, mais si, par une année de sécheresse, la luzerne manque, nous nous trouverons sans fourrage. Non ! certainement, il fallait arranger cette affaire, mais vraiment, je ne pouvais pas l'aider, malgré la peine que cela me faisait !

Le père s'arrêta devant l'auberge. « Y entres-tu un moment, Jochen ? » interrogea-t-il.

- Moi? Dis-je. Viens-tu aussi?
- Non! Mais tu devrais bien y aller. Tiens, voilà deux marks!
- C'est inutile, père, dis-je.

Mais je ne voulus pas le contrarier une fois de plus et j'entrai ! Il ne s'y trouvait que Fischer, le pêcheur et l'aubergiste lui-même. Ils parlaient du printemps trop sec cette année. L'entretien était bien mal choisi pour moi. Je ne pouvais m'empêcher de songer au pré et à la luzerne, dans ce sol sablonneux, sans eau. Néanmoins, je pris part à la conversation, mais je me dépêchais de boire mon verre. Vers dix heures, je me levais et payais. Les deux marks y passèrent... un demi, et un cigare ! J'étais un peu vague, mais, peu importe, je ne ferais tout de même pas ce que voulait le père !

Au lieu de rentrer à la maison, je tournais autour de chez les Kleinschmidt et sautai par-dessus la haie. Depuis longtemps, toutes les lumières étaient éteintes chez eux, mais je frappai au carreau de Martha. Je savais qu'elle dormait avec sa jeune sœur, mais, à ce moment-là, tout m'était égal !

Elle vint immédiatement à la fenêtre. « Viens dehors », lui dis-je. Et elle obéit.

Martha a une tête de moins que moi, mais je l'aime beaucoup. Elle a de si beaux cheveux blonds. Pas une de ces têtes de garçons, mais de longues nattes. Avec cela des yeux brun foncé et des joues toujours roses. Elle peut travailler autant qu'elle veut, jamais elle ne pâlit. C'est la meilleure travailleuse de tout le village, et jamais elle ne bousille rien... non, jamais !

Je lui racontai toute l'affaire et elle m'écouta très calmement, comme si elle était déjà au courant... tout se sait dans un village. Aussi n'apprit-elle rien !

Nous fîmes quelques pas, puis nous nous arrêtâmes, elle m'écoutait tranquillement. Puis nous continuâmes notre promenade jusqu'au lac, dont les vagues légères ondulaient doucement parmi les roseaux. J'étais tout déconcerté qu'elle ne me dise rien. Très clairement, je lui expliquai que je ne le ferai pas, que je n'accepterai jamais Ella pour femme. Elle ne répondait pas ! Elle ne me donnait pas le moindre encouragement. Alors je lui dis que je m'engagerais peut-être dans la Reichswehr et que, d'ici six ou huit ans, nous pourrions nous marier.

Elle a toujours eu de singulières façons d'agir, Peut-être était-ce de ma faute, car c'était stupide de parler de la Reichswehr, je suis déjà trop vieux pour y entrer, et je n'en avais parlé que parce que j'étais un peu gris. Toujours est-il qu'elle me tira les oreilles en disant :

- Crois-tu que ton père en sortira mieux si tu t'en vas?

Je repris mes explications, mais sans succès. Aussi cessais-je bientôt de parler. Nous étions assis sur une pierre, bien serrés l'un contre l'autre et, soudain, je vis qu'elle pleurait. Tout d'abord, j'essayai de la calmer par de beaux discours, puis je la pris dans mes bras. C'est merveilleux ! Elle vous serre comme si vous étiez le monde entier pour elle et non un jeune nigaud de paysan. Jamais nous ne nous étions embrassés ainsi, et... la chose arriva ! Comment arriva-t-elle ? Je ne le sais plus bien, mais toujours est-il que nous le fîmes ! Jamais encore nous ne l'avions fait, mais cette fois...

Le dimanche suivant, nous sommes allés tous ensemble chez les Finger. Père, mère et moi ! Ils nous attendaient. Il est possible que mère nous ait annoncés et tout se passa comme si c'était entendu depuis longtemps. Je n'eus pas besoin de dire un mot. Quant à la dénonciation du pré Krüselin, il n'en fut naturellement plus question !

Après quoi, nous allâmes tous les six voir les étables. Ella nous accompagnait et, près des boxes à cochons, les parents s'arrangèrent pour nous laisser seuls.

Debout près de l'auge, nous regardions par-dessus le mur, dans les boxes. La truie avait mis bas cette nuit, il y en avait au moins dix et Ella ne croyait pas pouvoir les garder tous. Là-dessus, les parents s'en allèrent et je vis que nous restions seuls. Je n'étais pas content du tout, mais qu'y faire ! Pendant trente ou quarante ans, je serais bien forcé de rester seule avec elle. D'ailleurs Ella n'est pas vilaine du tout, c'est un beau brin de fille, solidement bâtie, avec une poitrine qui se pose un peu là ! Elle est adroite et travailleuse, mais je la connais depuis l'école, et je sais comme elle est froide et avide. Mauvaise langue aussi, jamais un mot gentil pour personne, même pas pour ses vieux parents !

(à suivre...)

08.11.2009

Les Oies de Nassen

Nous commençons ici la publication de quatre nouvelles de Hans Fallada, publiées la première fois dans le recueil « Deux tendres agneaux » (Fernand Sorlot. Coll. Les maîtres étrangers, Paris, 1943). La traduction a été réalisée par Edith Vincent.

Dans cette nouvelle qui commence par une note moralisante, on s'apercevra que celui qui aura le plus à se plaindre de ses disputes entre parents n'est pas toujours celui qu'on pense...

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Hans FALLADA

 

LES OIES DE NASSEN

 

Il n'est pas bon que des parents habitent côte à côte sur un même domaine ! Que ce soit une ferme de paysan ou un château seigneurial, ces lieux sont pleins de pommes de discorde : ils sont prétexte à de perpétuelles disputes... Et la dispute par excellence est bien la dispute entre parents ! Elle ne cesse jamais. Rendant Mügge, homme poli et travailleur, fut mêlé à une querelle semblable. Il en frémit encore !

Le vieux comte Balle, de Dars, avait cédé sa terre seigneuriale à son beau-fils, le capitaine von Ende. Mais le vieux comte Balle continua à habiter le château, une villa fut construite au village pour les enfants.

Il y eut, naturellement, des frictions perpétuelles. Le comte Balle estimait que son beau-fils n'y entendait rien en agriculture et la comtesse trouvait que sa fille négligeait la laiterie. Il n'est d'ailleurs agréable pour personne que quelqu'un - fût-ce votre propre beau-père - se promène à travers les champs tant et si bien qu'il finisse toujours par découvrir l'endroit où la batteuse est tombée en panne et le lui reproche. En plaisantant, bien entendu, mais le sang n'en commence pas moins à s'échauffer.

Les oies sont sacrées en Haute Poméranie, elles constituent la préoccupation dominante de toutes les maîtresses de maison. Depuis le moment où, petits oisons semblables à des boules de ouate jaune, elles sont nourries de ragoût d'orties, jusqu'à l'époque où parées et lardées, elles sont fumées, ce sont des bêtes qui donnent du souci et provoquent des querelles. Les Balle avaient pris leur retraite, mais sans oies leur vie aurait été vide et la comtesse Balle avait cinquante ans !

Le parc du château était grand, il donnait largement de la nourriture pour cinquante oies ; le gendre ne pouvait certainement y voir le moindre inconvénient. Il éleva cependant des objections : à côté du parc, il y avait un champ de vesces ; la haie n'était pas hermétique et les vesces sont meilleures que la maigre herbe du parc. En un mot, les oies allaient manger les vesces.

Le beau-père fut, par l'intermédiaire de Rendant Mügge, prié de faire le nécessaire pour que la haie fût rendue infranchissable. Palabres ! Enervement. La haie fut colmatée et les oies continuèrent à manger les vesces. Mme la capitaine von Ende pensait que sa mère se chargeait de veiller à ce que la haie soit pourvue de nouveaux trous et Rendant fut chargé d'exercer une surveillance active le soir.

Mügge réfléchit au cas. Il estima qu'il ne serait guère opportun pour lui de découvrir la belle-mère de son patron en train de pratiquer des ouvertures dans la haie de ronces artificielles et Mügge continua d'aller le soir voir sa Dulcinée.

En passant derrière le parc, le capitaine von Ende vit les cinquantes oies de ses beaux-parents s'ébattre dans le champ de vesces. Il sauta comme un fou à bas de sa calèche et chassa les bêtes à grands coups de fouet. Ce fut un combat bruyant, mais sans gloire ! Il se passa très longtemps avant que chaque oie ait trouvé un passage pour fuir de l'autre côté. L'une d'entre elle fut estropiée et dut être abattue.

Les relations familiales cessèrent : le gendre était un homme brutal, la belle-mère une dinde têtue. Rendant dut transmettre des admonestations et des avertissements. La haie fut rendue étanche, vraiment étanche !

Il ne faut pas sous-estimer les oies ! Elles avaient à ce moment parfaitement compris depuis longtemps que le champ de vesces était tabou ; c'est pourquoi, à peine sorties de l'étable, elles se précipitaient vers lui, bec en avant. Les oies sont ainsi. Bien naturellement elles trouvaient un trou. Les haies de ronces artificielles sont pleines de trous. Soit au milieu, soit en dessous, une oie trouve toujours un passage.

Pourquoi le capitaine von Ende se trouvait-il en cette après-midi de malheur derrière le parc, avec son fusil chargé de plomb N°0 ? Jamais cette question ne fut tirée au clair ! Toujours est-il que le capitaine était là, et que les oies se promenaient dans les vesces ! M. von Ende abaissa son fusil et tira ; un cri de femme retentit et six oies se trouvèrent étendues à terre. Le capitaine von Ende rentra chez lui. Il n'avait entendu crier personne.

Vingt minutes plus tard, le comte Balle apportait six oies encore chaudes à la justice de paix. Balle était bleu de colère, la comtesse pleurait chez elle, il réclamait des dommages-intérêts et jurait comme un païen.

Rendant, aidé d'un jeune gardien d'oies, amena les volatiles à la cuisine de son maître et fit son rapport.

Rien ne dilate le cœur comme la vengeance assouvie. M. von Ende état prêt à payer les oies et fit demander la note à son beau-père, mais il renonça à conserver les bêtes. Elles étaient encore beaucoup trop maigres.

Rendant transporta les oies à la cuisine du château et demanda la note. On ne la lui donna pas. On ne voulait ni argent, ni animaux ! Les enfants pouvaient être contents ! Les parents renonçaient à tout ! Le gendre ne voulut rien accepter. Mais la porte du château ne s'ouvrit plus pour lui. Il ne savait comment se débarrasser des bêtes !

Mügge n'avait pas le droit de conserver les oies et il ne pouvait les remettre à personne. Furieux, il les lança dans la rue du village et se mit à faire ses écritures.

Pendant une bonne demi-heure, il eut la paix. Puis vint un messager de la contesse qui réclamait la remise des oies sur-le-champ, car il fallait les plumer tant qu'elles étaient encore chaudes, sinon le duvet ne valait rien. La comtesse avait songé tout à coup que des oies, même maigres, n'en avaient pas moins du duvet trop bon pour une fille ingrate et mauvaise.

Rendant se précipita dans la rue du village. Mais elle était vide, dans l'obscurité de la nuit. Toutes les recherches à l'aide d'une lampe de poche restèrent vaines. Les oies avaient disparu. En cet instant, Rendant eut le sentiment que toute cette affaire risquait de tourner fort mal pour lui. C'était un petit homme non seulement poli, mais résolu. Il fallait en tout état de cause que la comtesse ait ses oies. Il se fit prêter un fusil par le garde forestier, acheta six oies à Kutscher et les abattit incontinent. Cinq minutes après, six oies, encore toutes chaudes se trouvaient dans la cuisine du château.

Mais Rendant Mügge n'était qu'un homme et les oies n'étaient pas que des oies. Parmi les premières victimes se trouvait un jars atteint de la cataracte et les oies livrées avaient toutes des yeux de myosotis ! De plus, les oies disparues étaient beaucoup plus grasses et chacun pouvait se douter pourquoi Rendant avait mis les premières de côté !

Il eût été sauvé pour peu qu'il eût retrouvé les oies, mais toutes les recherches domiciliaires effectuées dans le village restèrent sans résultats ; les oies demeurèrent introuvables. Son maître lui dit que jamais la comtesse Balle ne lui pardonnerait et qu'il valait mieux qu'il partît !

Du train qui l'emmenait, il revit une dernière fois le château et songea : « Eh oui ! c'est là que j'aurais dû pouvoir pratiquer une perquisition domiciliaire ! »

Mais ce n'était là, naturellement, que balivernes... l'idée fixe d'un serviteur congédié !!!

 

Traduction d'Edith Vincent.

Déjà publié dans Deux tendres agneaux,
Fernand Sorlot. Coll. Les maîtres étrangers, Paris, 1943.

 

07.11.2009

ALLEMAGNE 1918-1919

Trouvé sur :

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2009/09/25/8...

Cet article de Dag Krienen, dont la traduction est due à Robert Steuckers, évoque une aspect méconnu de l'Allemagne défaite en 1918. Le blocus mis en place par les Alliés contribua certes à leur victoire. Ce que l'on sait moins, c'est que ce blocus se poursuivit jusqu'à la signature du Traité de Paix, à Versailles, le 28 juin 1919. L'article donne ainsi un éclairage intéressant sur la misère des « petites gens » dans l'immédiate après guerre. Hans Fallada a vingt-cinq ans en 1918... Il suit déjà ses premières cures de désintoxication (alcools et drogues). Il est fort probable qu'il eût à partager ces malheurs et que son intérêt pour les « petites gens » vient sans doute de ce qu'il s'est toujours considéré comme l'un des leurs.

La rédaction

 

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Dag KRIENEN:

Le blocus allié de 1914-1919: un million de morts en Allemagne

 

Dans le "Lexikon der Völkermorde" (= "Le dictionnaire des génocides") de 1999, que nous devons au travail de Gunnar Heinsohn, nous trouvons une entrée sur "les victimes allemandes du blocus de 1917/1918" (1). Elle nous apprend qu'environ un million de civils sont morts en Allemagne et en Autriche de malnutrition, "parce que le blocus des denrées alimentaires, organisé par les Alliés, a fonctionné de manière incroyablement efficace". L'entrée nous apprend toutefois que ce blocus a été prolongé jusqu'en mars 1919, avant d'être progressivement assoupli.

La malnutrition et la famine, phénomène de masse en Allemagne à la suite du blocus allié, sont généralement évoquées dans les ouvrages historiques sur la première guerre mondiale. En revanche, on ne nous dit guère que ce blocus, qui interdisait aussi l'importation de denrées alimentaires pour les hommes et pour le bétail, a duré encore de longs mois après l'armistice de novembre 1918. La mort a donc fait son oeuvre, à grande échelle, dans le pays, après l'avoir fait sur le front.

Pendant la première guerre mondiale et dans les années qui s'ensuivirent, bien au contraire, on en parlait beaucoup. Pratiquement chaque Allemand a subi les conséquences de ce "blocus de la faim", commencé en 1914 et suspendu en 1919, ce qui a eu pour effet que d'innombrables articles, publications et écrits existent sur ce thème. Aux yeux des Allemands  de l'époque, s'il y avait bien un événement, dans cette guerre, qui signifiait un "ébranlement de la civilisation", c'était cette pratique alliée du blocus qui a entraîné une sous-alimentation généralisée au cours de la seconde moitié de la guerre et dans les mois qui ont suivi l'armistice; cette sous-alimentation a provoqué directement ou indirectement la mort d'innombrables civils, surtout les plus faibles, les enfants et les femmes; elle a également provoqué des sequelles durables chez beaucoup de survivants (turberculoses, rachitisme, etc.). Beaucoup d'Allemands ont cru qu'ils étaient délibérément les victimes d'un génocide planifié, notamment en prenant pour argent comptant les tirades de la propagande alliée ("Il y a vingt millions d'Allemands de trop").

Suspecter les puissances occidentales d'avoir délibérément planifié un génocide est sans nul doute une exagération. Le blocus faisait partie d'une grande stratégie générale, principalement élaborée par les Britanniques; elle visait la soumission rapide des Allemands, non leur extermination. Un blocus maritime généralisé devait  nuire à l'économie allemande, très dépendante du commerce extérieur, et miner défnitivement les capacités du Reich à mener la guerre. Cette stratégie n'était en aucune façon une innovation car les puissances maritimes ont toujours, et de tous temps, eu tendance à étrangler l'économie de leurs adversaires en bloquant  les voies maritimes. Détail piquant: avant 1914, les Britanniques avaient soutenu les démarches visant à codifier les règles du droit international qui limitaient, en cas de guerre sur mer, les droits des parties belligérantes et permettaient, quasiment sans aucune restriction, le transport de denrées alimentaires sur navires neutres. C'est dans cette codification du droit des gens, et dans les pratiques qu'elle autorisait, que l'Allemagne a cherché, dès qu'éclata la guerre en 1914,  à conserver et à exploiter ses relations commerciales internationales, d'une importance vitale pour elle.

Les Britanniques et leurs alliés se sont donc efforcés, en toute logique, de barrer les voies d'accès à l'Allemagne et de contrecarrer les commerce intermédiaire  entre les puissances neutres et le Reich. Ils ont accepté  le fait que leurs mesures et leur blocus enfreignaient le droit des gens en temps de guerre dans des proportions considérables, notamment parce qu'ils ont rapidement étendu leurs mesures aux denrées alimentaires et aux aliments pour bétail. Comme les forces armées allemandes se sont longtemps avérées invincibles sur tous les fronts, les Britanniques ont décidé de porter leurs efforts de guerre dans le parachèvement du blocus pour avoir le "front intérieur" à l'usure. Ils perdirent tous scrupules au fur et à mesure qu'ils s'apercevaient que la famine, qui s'installait en Allemagne, était un moyen adéquat pour faire fléchir le peuple allemand. Le blocus, qui entraîna aussi les pays neutres d'Europe dans la même misère que celle que subissaient les Allemands, est devenu plus efficace encore à partir de 1916; après l'entrée en guerre des Etats-Unis en avrl 1917, le blocus était devenu presque totalement étanche; la famine ainsi provoquée est devenue le principal instrument de guerre des Alliés pour précipiter l'effondrement de la résistance allemande.

Après l'armistice du 11 novembre 1918, les Alliés ont justifié le maintien du blocus, en évoquant qu'il s'agissait d'un armistice et non pas d'un traité de paix: pour cette raison, l'ennemi ne pouvait pas recevoir l'occasion de retrouver sa combattivité. En pratique, les Alliés ont maintenu le blocus pour obliger les Allemands à accepter les conditions de paix qu'on entendait leur imposer. Le traité instituant l'armistice, signé à Compiègne, prévoit d'ailleurs dans son article 26 que le blocus serait maintenu jusqu'à la conclusion d'un traité de paix.

Après plusieurs interventions du chef de la délégation allemande, Matthias Erzberger, les Alliés ont toutefois accepté de compléter l'article 26 en disant "qu'ils prendraient en considération, pendant toute la durée de l'armistice, la nécessité de fournir l'Allemagne en denrées alimentaires dans les proportions estimées nécessaires". Cette vague promesse est d'abord restée sans suite. La situation désespérée de l'Allemagne s'est encore accentuée après l'armistice parce que le blocus s'est étendu à la Mer Baltique et parce que les commandants des flottes britanniques ont interdit la pêche dans ses eaux.

Certes les Américains, surtout dans le cadre des mesures d'aide prises par Herbert Hoover, futur président des Etats-Unis, ont demandé dès décembre 1918 d'offrir aux Allemands la possibilité d'importer des denrées alimentaires, mais cette pétition est d'abord restée lettre morte. Les responsables britanniques ont commencé à changer d'avis et à assouplir leurs positions intransigeantes, après avoir lu les rapports émanant de leurs troupes d'occupation dans certaines parties de l'Allemagne. Vers la mi-janvier 1919, les Britanniques acceptent que l'Allemagne achète certaines quantités de denrées alimentaires à l'étranger. Mais il fallait d'abord qu'ils livrent leur flotte marchande aux Alliés. Les Allemands ont accepté ce marché et se sont montrés prêts à payer ces importations nécessaires avec leurs réserves d'or, déjà considérablement réduites. Mais les Français avaient déjà envisagé de s'emparer de ces réserves d'or pour se faire payer partie des réparations allemandes. Les chefs de la délégation française ont bloqué tout progrès dans les négociations pendant deux mois entiers en refusant que l'Allemagne paie ses importations de nourriture en or.

Il a fallu attendre mars pour qu'ils cèdent aux pressions croissantes de leurs alliés. A Bruxelles, à la mi-mars, les négociateurs arrivent à un accord dans les pourparlers visant à compléter le traité d'armistice: les Allemands, après avoir livré leur flotte marchande, obtiennent le droit d'importer des denrées alimentaires, à condition de les payer d'avance. Le blocus ne fut pas pour autant complètement levé car cette disposition particulière permettait certes d'importer des denrées alimentaires dans des quantités importantes mais limitées à des cargaisons mensuelles dûment contingentées. En pratique, les assouplissements décidés à Bruxelles ont considérablement soulagé la situation de la population civile allemande. Le 28 mars 1919, quatre mois et demi après la fin des hostilités, le premier navire transportant des denrées alimentaires entre dans un port allemand. La totale liberté d'importer des denrées alimentaires fut rétablie le 12 juillet 1919 seulement, lorsque le blocus dans son ensemble est levé par les Alliés, le jour après la ratification du Traité de Versailles par le Reichstag.

Reste la question de savoir combien de victimes supplémentaires a fait le prolongement après l'armistice du blocus, totalement inutile sur le plan militaire. Il n'est plus possible d'en établir le décompte. Pour le Reich allemand (sans l'Autriche), on estime généralement que le blocus a fait quelque 750.000 morts jusqu'à la fin de l'année 1918; ce chiffre ne compte donc pas les victimes de la famine après la signature de l'armistice. Ce nombre de victimes est déduit des calculs statistiques de la mortalité civile pendant la durée du conflit, comparées à celles des années de paix qui ont immédiatement précédé les hostilités. Dans les recherches récentes des historiens allemands, on a tendance à minimiser les effets du blocus allié et de la famine qu'il a provoquée, de même de ne tenir guère compte des mesures prises par les Allemands eux-mêmes ou de leurs négligences: ainsi, les autorités allemandes ont soustrait de la main-d'oeuvre à l'agriculture en mobilisant les hommes dans l'armée; c'est sans compter d'autres facteurs comme l'égoïsme des paysans ou la mauvaise organisation de la distribution de vivres ou encore le rationnement.

Tous ces facteurs ont indubitablement joué un rôle. On peut aussi dire qu'en Grande-Bretagne, pays qui n'était guère touché par la raréfaction des denrées alimentaires, la mortalité civile a augmenté du fait de la guerre, mais cette mortalité est restée bien en-dessous de celle qui a frappé l'Allemagne. Objectivement, il est devenu impossible de distinguer clairement aujourd'hui qui, parmi les victimes civiles allemandes de la Grande Guerre et des mois qui ont suivi l'armistice, est décédé véritablement et uniquement des suites du blocus et de la famine. On peut cependant dire que le nombre de victimes aurait été nettement moindre dans un pays qui aurait pu importer des denrées alimentaires et de la nourriture pour bétail, via les pays neutres. Voilà qui est incontestable. De même, le prolongement des souffrances de la population civile allemande jusque tard dans l'année 1919 a été totalement inutile et insensé.

Les historiens allemands contemporains ont tendance à relativiser les aspects les plus détestables de la belligérance alliée. C'est pourquoi l'histoire du maintien du blocus après la cessations des combats n'éveille guère leur intérêt. Ce sont surtout des historiens américains qui ont rassemblé preuves et matériaux sur la question, comme par exemple C. Paul Vincent, dans "The Politics of Hunger", dont on ne trouve d'exemplaire que dans fort peu de bibliothèques allemandes. En cultivant sa réticence à aborder cette thématique, la recherche historique allemande loupe l'opportunité d'étudier attentivement les conséquences à plus long terme de ce blocus. Elle ne devrait même pas aller aussi loin dans ses hypothèses que l'Américain Vincent, pour qui il existe une corrélation entre la psychologie des enfants sous-alimentés de 1915 à 1919 et la loyauté ultérieure des nationaux-socialistes membres des SS. La sous-alimentation de cette génération a-t-elle eu des répercussions en psychologie profonde, qui disposait ces tranches d'âge à adhérer au national-socialisme? Les réponses que l'on peut apporter à cette question relèvent toutefois de l'ordre de la spéculation.

Cependant, l'expérience à grande échelle de la sous-alimentation et de la famine, éprouvée par la génération née entre 1910 et 1918, a dû nécessairement avoir des répercussions profondes et graves sur les mentalités, quand ces jeunes sont arrivés à l'âge adulte dans les années 30. Dans l'introduction au présent article, je citais l'entrée du "Lexikon der Völkermorde" où on peut lire aussi que Hitler a justifié plus tard sa guerre pour conquérir un "espace vital" ("Lebensraum"), en évoquant justement le blocus allié et la famine qu'il avait provoquée.

Dag KRIENEN.

(article publié dans "Junge Freiheit", n°10/2009; trad. franç.: Robert Steuckers).

Note:

(1) "Deutsche Opfer / Hungerblockade 1917/1918".

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