06.12.2009

Gaieté et tristesse...

Avec cette quatrième nouvelle, nous voilà confronté à l'un des thèmes majeurs des romans de Hans Fallada, la fatalité qui s'accroche aux personnages comme la boue aux souliers, et semble peser d'un poids tel qu'il prend finalement le dessus sur toutes les volontés, mêmes les meilleures, et fait fi des bonnes résolutions, du moins celle qui paraîtraient les plus raisonnables. [La rédaction]
 

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Hans FALLADA

 

GAÎETE ET TRISTESSE

L'homme rentra chez lui, vers six heures, de la maraude du bois, il faisait encore nuit. Il alluma une lanterne et il débita les troncs en bûches pour que le garde forestier, s'il se mettait de nouveau à la recherche des voleurs de bois, ne trouvât rien. Pendant qu'il travaillait ainsi, il entendait les autres scier et donner des coups de hache dans les jardins environnants : ils opéraient toujours à quatre ou à cinq (tous des chômeurs) pour tenir le garde en respect.

Quand l'homme eut fini, il alla au jardin. Il était sept heures maintenant et il commençait à faire jour. Sa femme dormait encore, mais son enfant était réveillé, il était assis dans son lit et disait : « Papa, maman. » L'homme mit doucement la main sur l'épaule de sa femme en disant : « Sept heures, Elise. » Elle s'éveilla péniblement, elle était alée laver la veille toute la journée. Aujourd'hui elle recommençait.

- Puis-je te donner l'enfant un instant, Elise ? demanda-t-il ; dans son demi-sommeil, elle murmura une réponse inintelligible. L'enfant était tout joyeux et riait quand son père le prit sur le bras et le déposa dans le lit à côté de sa mère. Puis il regarda le réveille-matin, cria « tic-tac » en tendant les mains vers lui. Le père le donna à l'enfant, qui se mit à jouer à côté de sa mère, tandis que l'homme préparait le feu dans l'âtre, faisait le café et réchauffait le lait du petit.

Un moment après, ils prirent leur petit déjeuner, mais l'enfant mangea mal. « Il nous faudra, dit l'homme, acheter encore un peu de bon beurre pour le petit. - Je laverai encore deux jours cette semaine, répondit la femme, cela nous rapportera vingt marks. - Et j'en toucherai vingt-cinq au chômage. Je rapporterai une demie-livre de beurre. - Oui, fit la femme, cela vaudra mieux pour lui que la margarine. Cela fera peut-être du bien à ses dents. - Mais il nous faudra aussi payer le loyer du jardin. - Oui, profite de ce que tu es à la ville pour le faire. - Je le ferai », dit l'homme.

L'enfant était tout joyeux, il était assis par terre et déchirait un journal en petit morceaux en disant « i », ce qui représentait pour lui aussi bien les images que tout ce qui était imprimé. Peu avant huit heures, le femme se prépara au départ. « Rentreras-tu tard aujourd'hui ? demanda-t-il. C'est qu'il faut que j'aille au bureau du chômage. Je ne serai pas rentré avant six heures. - Je tâcherai d'être de retour pour cinq heures, dit la femme. Peut-être dormira-t-il jusque-là. - Espérons-le, fit l'homme. C'est toujours ennuyeux de le sentir seul si longtemps. - Oui, dit-elle. Mais qu'y faire ! » Et elle partit.

L'homme rangea la chambre et aéra les matelas à la fenêtre. Il lava la vaisselle, éplucha les pommes de terre et gratta les carottes pour le déjeuner. L'enfant courait partout dans la chambre, il se cachait la tête dans les couvertures qui pendaient du lit. L'homme disait : « Noni est parti. Noni est tout à fait parti. » L'enfant sortait la tête et riait. Il courait vers son père et se cachait la tête dans ses jambes. Au bout d'un moment, l'homme disait : « ça va bien, Noni. ça va bien, mon petit ami. » Et l'enfant retournait à son jeu.

Quand il eut vaqué aux soins ménagers, l'homme habilla l'enfant pour sortir. Il lui mit un bonnet blanc, un manteau et des souliers. Puis l'enfant monta dans un petit chariot blanc et ils partirent tous les deux. Il n'y avait plus rien à faire dans le jardin, l'hiver approchait, les champs avaient été labourés et les fraisiers avaient déjà été recouverts de paille. Ils allaient au milieu des parcelles. Il n'y en avaient que peu d'habitées, tous ceux qui le pouvaient louaient pour l'hiver un logement à la ville. Au bout d'un moment, ils arrivèrent à une belle route cimentée, l'homme arrêta la charrette, défit la courroie et dit : « Descends maintenant, Noni, et pousse. » L'enfant regarda son père en riant joyeusement, sortit une jambe, cligna des yeux, puis la retira. C'était un jeu qu'il jouait avec son père, une petite plaisanterie qu'il avait imaginée. « Alors je m'en irai tout seul », dit le père, qui partit en abandonnant le chariot et l'enfant. Celui-ci descendit immédiatement et cria, excité : « Papa, papa ! » L'homme se retourna, l'enfant regarda les courroies, il avait le sens de l'ordre et ce n'était pas ordonné de les laisser pendre, il fallait que son père les attachât.

L'enfant poussait maintenant la voiturette, parfois il allait vite, très vite même, parfois il s'arrêtait et regardait un chien auquel il faisait « Baou-baou ! » Il fallait que son père fasse également « Baou, baou », l'enfant recommençait son cri jusqu'à ce que son père l'ait répété. Quand il voyait des volailles, l'enfant faisait « Piou-piou » et le père disait :

- Oui, Noni, ce sont des dindons et des pintades. » L'enfant était content, bien qu'il ne pût pas répéter ces mots, car il n'avait qu'un an et demi.

Un moment après, un ruisseau coula au-dessous de la route, le père prit l'enfant par la main, ils descendirent la berge et se mirent sur une souche de racines immergées au bord d'une prairie. Ils se tenaient tous les deux par la main et regardaient l'eau, dont le cours était assez rapide. Sous le pont, le courant se brisait contre des pierres en clapotant ; ils écoutaient le bruit du ruisseau. De temps à autre, le père disait : « C'est de la bonne chère eau » et l'enfant approuvait en criant. Quand ils furent restés ainsi un moment, le père se dit qu'il ne fallait pas, lui qui était grand, rester debout à côté de l'enfant à lui donner des leçons. Il s'agenouilla et, la figure à la hauteur de celle de l'enfant, répéta : « C'est de la bonne chère eau, Noni. » L'enfant s'agenouilla aussitôt et poussa à nouveau son cri d'approbation.

Ils se tinrent encore un moment accroupis, puis ils remontèrent la berge et continuèrent leur chemin. Noni ne poussait plus son chariot maintenant, mais marchait tout seul. Son père poussait lentement le chariot. Si l'enfant, contemplant quelque chose, restait trop en arrière, son père l'appelait. Il arrivait alors en courant aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient à moins que, sa contemplation se prolongeant, son père attendit qu'elle fût terminée. Une ou deux fois, Noni tomba : « C'est bon, Noni, disait le père, relève-toi. » L'enfant, qui était prêt à verser des larmes, rougissait en faisant un effort pour étouffer ses sanglots et se levait sans pleurer. Il savait que son père n'aimait pas qu'il pleure et il parvenait presque toujours à retenir ses larmes, même quand il s'était fait très mal.

Une fois, l'enfant découvrit le câble de hauban d'un poteau télégraphique composé de cinq à six torons un peu desserrés. L'enfant parvenait très bien à passer le doigt entre les torons et il le fit plusieurs fois. Son père l'appela à diverses reprises en continuant son chemin, mais Noni ne pouvait pas se décider à se séparer de son câble. Son père se cacha alors derrière un coin, et quand l'enfant remarqua que son père n'était plus là, il se mit à courir pour le retrouver. Son père sortit alors la tête de son coin et, quand l'enfant vit que son père était encore là, il s'empressa de se retourner et de revenir à son câble.

En ayant assez de ce jeu, le père était allé beaucoup plus loin ; il était très loin, l'enfant trouvait qu'il était beaucoup trop loin. L'enfant courut un peu, mais son père ne s'occupait plus de lui et continuait à poursuivre lentement son chemin. L'enfant s'arrêta, regarda la route devant lui et cria : « Papa, papa ! », puis il prit le bord de son bonnet et le tira d'un seul coup pour s'en recouvrir entièrement la figure jusqu'au menton. Son père s'était retourné en entendant crier son fils ; il le vit la figure entièrement recouverte par son bonnet, tout à fait aveugle. Il vacillait sur ses jambes, prêt à tomber. Le père se mit à courir tant qu'il put pour arriver à lui à temps, son cœur battait, il se disait : « Rien qu'un an et demi et il a trouvé ça tout seul. Il se rend aveugle pour m'obliger à aller le chercher. » Il lui retira vivement son bonnet du visage, le petit le regarda d'un air réjoui. « Quel fol petit espiègle tu fais, Noni, quel fol petit espiègle ! » Il répétait constamment cette exclamation, des larmes d'attendrissement aux yeux.

Peu après midi, le père avait déshabillé et lavé l'enfant, lui avait donné à manger, avait pris lui-même quelque chose, puis il l'avait mis au lit. « Bonne nuit, Noni, bonne nuit », lui dit-il en se cachant derrière l'armoire pour que le petit ne le vît plus. Il s'agissait que Noni s'endorme vite, car il fallait que le père soit au bureau à trois heures pour toucher son secours de chômage. Il attendit sans bouger, l'enfant papota encore quelques instants, l'appelant en criant « Papa, papa », mais son père ne bougea pas. Noni finit par s'endormir.

L'homme ferma la porte du jardin, cacha la clef pour que sa femme la trouve et se mit en route. Il lui fallait deux bonnes heures pour aller au bureau du chômage ; officiellement ils habitaient toujours en ville, il n'avait pas été autorisé à vivre au dehors dans une autre commune. Il avait toujours un sentiment d'angoisse quand il abandonnait l'enfant si longtemps tout seul, mais il n'était pas possible de faire autrement. Il marchait très vite, se répétant constamment qu'il lui fallait acheter du beurre et des bananes que l'enfant appelait « nanes » et qui, en ville, ne coûtaient que cinq pfennings sur les petites voitures, tandis qu'ailleurs elles en coûtaient quinze. Puis il y avait le loyer à payer, 15 marks, mais sa femme allait 20 marks, ils s'en tireraient donc très bien cette semaine. N'empêche qu'ils avaient la vie difficile ; il y a trois mois, ils gagnaient encore 300 marks mensuellement, avait qu'il n'ait été licencié.

Il toucha son argent et se rendit chez l'employé auquel il avait loué sa parcelle. Mais celui-ci n'état pas chez lui, il ne devait rentrer que vers sept heures. L'homme sortit avec l'intention de revenir. Il fit ses emplettes et, comme il était près de la Friedrichstrasse, il y alla pour revoir ses magasins et son mouvement. Il se promena dans cette rue qu'il avait beaucoup fréquentée autrement quand il était garçon. Il n'y avait alors pas autant de filles à tous les coins. Il les regarda : certaines avaient vraiment bonne façon, mais la plupart avaient mauvaise mine. Il fut souvent accosté. Il clignait alors un peu des yeux et secouait la tête en souriant.

La nuit venait, les réverbères étaient allumés, les vitrines étaient illuminées. Il y avait de la musique partout dans les cafés. L'homme était très triste, il devenait de plus en plus pénible pour lui de continuer à décliner de la tête les avances qui lui étaient faites. « Qu'est-ce que j'ai donc ? » se demandait-il troublé. « Est-ce de vivre maintenant tellement à l'écart, avec un avenir si sombre devant moi, qui me rend si triste ? » Il remontait et redescendait tout le temps la Friedrichstrasse depuis la Leipziggerstrasse jusqu'à la gare ; il se faisait tard. Il suivit très longtemps une fille à chapeau vert, mais elle ne prêta pas attention à lui, à moins qu'elle n'en voulût pas parce qu'il avait un air craintif et méchant.

Il l'abandonna tout à coup et entra dans un café. Ce café était désespérément vide, il s'assit et commanda de la bière et du cognac. « Qu'est-ce que je veux donc ?, se demanda-t-il. Est-ce que je veux coucher avec une fille pareille ? Non, pas du tout. Alors, pourquoi donc ? Il y a longtemps que je pourrais être rentré à la maison et je n'ai pas payé le loyer. Il est trop tard maintenant. »

Il était plus de neuf heures. Il paya, cela faisait deux marks quarante ; il eut très peur. L'alcool agissait fortement sur lui ; en partant il avait pris une détermination : « Si je ne suis pas accosté jusqu'à la gare, je rentre tout de suite chez moi. Et si je suis accosté... » Il ne savait pas ce qu'il ferait alors.

Il ne fut pas accosté et monta dans le train. Il dut changer de train à la gare de Silésie ; entre les deux quais sont trouble le reprit, il sortit en courant de la gare et suivit la rue la plus proche. Une fille lui demanda : « Eh bien, petit ? » Il s'arrêta et dit : « Viens donc prendre un schnaps avec moi en attendant le départ de mon train. - Je ne peux pas, répondit-elle. Il faut que je gagne de l'argent, mon petit. - Je te donnerai trois marks, viens donc », dit-il et elle lui prit le bras.

Dans l'estaminet, ils s'assirent en face l'un de l'autre et prirent un Curaçao qui avait un goût d'esprit-de-vin. Il lui demanda : « As-tu un enfant ? », mais elle répondit qu'elle n'en avait pas. Il fut très déçu, il aurait si volontiers parlé d'enfants avec elle. Ils s'entretinrent donc des temps durs ; il y a quelques semaines, elle avait donné des souliers à réparer, cela coûterait 1 mark 80, et toujours quand elle croyait avoir rassemblé l'argent nécessaire, il partait en nourriture ou en loyer. Il lui parla de son ancienne situation, de la vie large qu'ils avaient alors ; il lui parla aussi de sa femme, de son enfant.

Ils restèrent là très longtemps, puis ils se levèrent pour qu'il puisse prendre le dernier train, mais ils entrèrent dans un autre cabaret. Il avait besoin d'être avec elle, de lui parler. Ils burent assez copieusement, il lui donna trois marks, puis encore trois marks. Un peu après minuit, tout son argent était dépensé ; ils sortirent dans la rue. « Tu vas maintenant venir avec moi à la maison prendre du café, dit-il à la fille. - Ta femme me chassera à grand coups de balai. - Elle ne te chassera pas, elle nous donnera du café. Et tu auras encore cinq marks si tu viens avec moi. »

La fille se suspendit de nouveau à son bras et ils se mirent en route. Il ne cessait de lui parler pour qu'elle ne s'aperçoive pas de la longueur du chemin. De temps en temps, elle s'arrêtait et ne voulait pas aller plus loin. Il l'alléchait alors avec ses cinq marks. Il était bavard et de bonne humeur, mais en réalité sa tristesse intérieure ne faisait que croître.

Longtemps après, ils arrivèrent au lotissement. « C'est là que j'habite, dit-il en montrant sa demeure. - Il vaut mieux que tu me laisses partir, fit-elle. Ta femme fera du scandale. Donne-moi ces cinq marks et laisse-moi partir. - Mais c'est chez moi que j'ai cet argent » répondit-il. Ils frappèrent, Elise s'empressa d'ouvrir. Elle avait son peignoir, ses joues étaient roses de sommeil et elle était très jolie. La fille n'était rien du tout à côté d'elle. « Fais-nous du café, dit-il. Elle m'a tiré d'affaire. »

Sa femme donné la main à la fille en lui disant : « Asseyez-vous. C'est tout lui de vous amener ici par un chemin pareil. » La fille dit avec embarras. : « Oui, le chemin est long. » La femme fit du feu et mit de l'eau à chauffer. Elle apporta des tasses et du sucre. « Mais il faut garder le lait pour le petit, dit-elle. - Cela va très bien, Elise, nous le prendrons très bien sans lait, répondit-il. Donne cinq marks à Mademoiselle, je le lui ai promis ! » La femme regarda un instant son mari, il fermait les yeux et inclinait lentement la tête en avant pour marquer sa complète soumission. Elise prit cinq marks dans sa poche et les donna à la fille. « Merci bien, dit-elle. Comme ça, j'irai chercher mes souliers demain. »

L'homme prit la fille par la main : « Maintenant je vais encore te montrer mon petit. » Ils allèrent dans le coin où se trouvait le berceau. L'enfant dormait profondément. Ses fins cheveux blonds étaient tout emmêlés, il avait un poing appuyé sur sa joue rouge, sa bouche était entr'ouverte. « Je peux vous le dire maintenant, dit la fille. J'ai un enfant moi aussi, c'est une fillette de trois ans, elle s'appelle Gerda. - Ah ! fit l'homme. Le petit a un an et demi. Il est très gai. »

Quand ils eurent pris le café, la fille dit : « Je ne voudrais pas vous déranger plus longtemps. - Ne voulez-vous pas attendre qu'il fasse plus jour ? demanda la femme. - Qu'est-ce que je risque ? dit la fille. Non, je m'en vais maintenant. » L'homme l'accompagna jusqu'à la porte du jardin.

Quand il revint, sa femme avait déjà desservi et s'était recouchée. L'homme se déshabilla en silence. Un moment après il lui dit : « Comment faire avec l'argent ? - As-tu payé le loyer ? demanda-t-elle. - Non, avoua-t-il. » Ils se turent un moment, puis la femme reprit : « Cela s'arrangera d'une façon ou d'une autre. Il nous faudra faire très attention ces semaines-ci. - Oui, dit l'homme. ça m'a pris comme une maladie, Elise. Je n'y pouvais rien. - Non, répondit-elle, je le sais bien. Il te faut seulement veiller à ce que cela n'empire pas. Tu sais bien : Noni. - Oui, dit-il. Naturellement. C'est, je crois, parce que l'avenir est si sombre. - Je le sais bien, dit la femme. Tu n'as pas à t'excuser. Et maintenant, essaie de dormir un peu. Demain tu auras encore le petit toute la journée. Il faut que j'ailler laver. - Oui, dit-il. Alors bonne nuit. - Bonne nuit ! » répondit-elle en éteignant la lumière.

 

Traduction d'Edith Vincent.

Déjà publié dans Deux tendres agneaux,
Fernand Sorlot. Coll. Les maîtres étrangers, Paris, 1943.

 

28.11.2009

Un farceur malgré lui...

Nous poursuivons la publication de courtes nouvelles de Hans Fallada, toutes situées dans le cadre de la campagne allemande que Hans Falalda connaissait bien.

Cette nouvelle narre les aventures d'un ancien ouvrier, devenu vagabond, sans qu'il soit précisé comment (sans doute poussé à la vie de misère par les effets conjugués de la crise, du chômage et de l'inflation). Mais nous verrons que notre héros reprend vite du poil de la bête en faisant une rencontre inattendue en forêt... Un moment, il va croire tout ses ennuis terminés... En tout cas son histoire le fera bien rire, même si le dernier protagoniste de cette histoire ne partagera pas son humour...

LA REDACTION DU WEBLOG "ET PUIS APRES"

 -oOo-

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Hans FALLADA

 

LE BONHEUR DE SCHULLER

 

 

C'est le printemps, au mois de juin, la forêt est verte, les oiseaux volètent en chantant, et, parmi toute cette splendeur, erre un homme jeune, blond, bien habillé, mais maussade, abattu et dégoûté de lui-même et du monde entier comme si c'était l'automne nuageux et humide ou l'hiver neigeux.

Le jeune homme est un ouvrier tailleur de la belle ville de Halle, mais ce n'est pas un but de tourisme qui l'a amené dans cette superbe forêt de Poméranie, il y a longtemps déjà que Willi Schuller s'est adonné à la débauche. Et maintenant les gendarmes sont à ses trousses ; à l'écart de tous les chemins de fer, de tous les hommes de bonnes manières, de toute possibilité de bonheur, il erre sans but, sans argent, la tête lourde.

La forêt n'en finit plus et son estomac ne cesse de le tirailler, la physionomie de Willi Schuller s'assombrit toujours davantage, le voilà qui butte contre une souche, et, poussant un juron, il s'assied sur la mousse.

Il semble que ce juron ait trouvé un écho, un meuglement mélancolique retentit, les branches craquent, le promeneur se dresse d'un bond, une tête cornue passe entre les buissons et vache et voyageur se considèrent mutuellement.

- Bonne vache, dit Schuller en rompant le premier le silence. Viens, ma bonne vache! Viens, ma chère vache!
- Meuh! fait la vache en allant à lui. Schuller se rend soudain compte pourquoi cette bête se promène seule comme lui dans la grande forêt, un morceau de sa longe est cassée, pend. Il voit aussi que le pis de la vache est superbement gonflé, et, s'il n'a pas encore assez confiance en sa nouvelle amie pour se mettre juste sous elle, on peut fort bien traire dans un chapeau de feutre. Et il s'escrime de son mieux à remplir son chapeau d'un déjeuner réconfortant. La vache reste tranquille, son estomac dit oui à ce déjeuner et le bisse même. Cela réussit très bien, le second déjeuner est trait, lui aussi, et tout à coup le monde prend un tout autre aspect: la forêt est jolie et les oiseaux sont jolis et le chemin tranquille est joli lui aussi en somme. Cela vaut mieux en tout cas que s'il s'y trouvait des gendarmes.

Willi Schuller considère la vache, un peu perplexe. Puis il secoue son chapeau pour le débarrasser des dernières goutte de lait, dit, à la fois gai et embarrassé : « Bonjour et merci, petite vache », et reprend sa route. La vache répond « Meuh » et prend le même chemin. Schuller hâte le pas, la vache en fait autant. Schuller s'arrête : « Va t'en donc, petite vache ! » La vache le regarde. Quand il repart elle met tout de suite sa tête au-dessus de son épaule pour qu'ils restent en contact. Et, comme c'est gênant, il la prend par la longe en pensant à part soi : « Peut-être gagnerai-je, en récompense de l'avoir trouvée, mon déjeuner de midi et un asile pour la nuit. »

Après un moment de marche la forêt s'éclaircit, Schuller et la vache voient devant eux des prairies, un ruisseau entre des saules et des peupliers, et à main droite une maison de paysan. Le paysan fauche dans une prairie à côté du chemin.

Schuller n'est pas très à son aise à l'idée de passer devant le paysan avec la vache à la longe ; il la tient aussi lâche que possible, comme s'il n'avait rien à faire avec cette bête, murmure vite « Bonjour » et veut continuer son chemin.

- Hé! crie le paysan.

Schuller presse le pas.

- Holà! crie le paysan. Eh là-bas! C'est bien la Noiraude du meunier?
- Oui, fait Schuller d'un air assez sot et il est forcé de s'arrêter, car la vache s'est arrêtée.
- S'est-il enfin décidé à la vendre? demande le paysan. L'amènes-tu au marché de Pyritz?
- Oui, dit Schuller.
- Tu es bien le nouveau domestique du meunier? Qu'en veut-il donc?
- Trois cents... répond Schuller la sueur aux tempes.
- L'âne! L'imbécile! s'exclame le paysan. Et il n'a pas voulu me la laisser à ce prix!
- Bonjour, fait Schuller en tirant sur la longe.
- Hé! s'écrie de nouveau le paysan. Holà! Pour trois cents je prends aussi la Noiraude et tu n'auras pas besoin d'aller jusqu'à Pyritz. Tu auras une gratification par-dessus le marché.
- Combien? demande Schuller.
- Dix, réponds le paysan.
- Quinze, réplique Schuller.
- Accord conclu, dit le paysan et ils se donnent une poignée de main.

Puis, après avoir, chez lui, remis trois cents quinze marks à Schuller, le paysan tient, pensif, une pièce de cinq marks à la main. « Voyons, fit-il, en hésitant, tandis que Schuller observe le silence. Tu t'épargnes la course de Pyritz, n'est-ce pas ? dit le paysan.

- Oui, dit le tailleur.
- Tu pourrais me rendre un service et je te donnerai cinq marks. J'ai vendu mon cheval bai au paysan Scheel à Puttgarten, ne voudrais-tu pas
le lui amener?
- Si... fait Schuller avec quelque hésitation.
- C'est à peine à une heure d'ici. Mais il te faut faire attention que le meunier ne te voie pas. Parce qu'il croit que tu es au marché...
- D'accord, dit Schuller qui se laisse séduire.
- Bon, et fais bien attention que le meunier ne te voie pas. Il voulait aussi acheter mon cheval bai, mais Scheel m'en donne trois cent cinquante.
- Je ne me ferai pas voir, dit Schuller en partant à cheval.

En chevauchant à travers la forêt, il se mit à siffler, trois cent vingt ronds en poche et au lieu de se traîner à pied, monté sur le cheval bai. L'estomac plein, l'escarcelle pleine - la vie est belle.

Puis Schuller s'arrête de siffler, le cheval brun trotte péniblement et Schuller est songeur.

Un moment après il arrive à un carrefour, à gauche c'est le chemin du moulin et à droite celui de Puttgarten où habite Scheel. Schuller prend le chemin de gauche. Il parcourt une petite vallée avec des prés au milieu de la forêt ; le tailleur revoit le ruisseau avec ses saules et ses peupliers et voilà déjà le toit rouge du moulin. Schuller descend de cheval, il frappe à une fenêtre en criant : « Hallo ! »

La porte s'ouvre et le meunier sort. « Eh bien ? », demande-t-il en considérant le cheval et le cavalier.
- Bonjour, dit Schuller en laissant au meunier tout le temps d'examiner la bête à fond.
- Comment se fait-il que le cheval bai de Voss soit monté par ce cavalier? demande le meunier.
- Je suis tailleur, dit Schuller qui, pour une fois, ne ment pas.
- Ah! fait le meunier.
- Je suis un parent de Voss, dit Schuller, se lançant de nouveau dans un imbroglio de mensonges.
- Ah! fait à nouveau le meunier. Et qu'est-ce que le cheval bai a à faire avec ça?
- Mon oncle à un paiement urgent à faire, raconte Schuller. Et il vous fait demander si vous voulez maintenant acheter ce cheval pour trois cents ?
- Bah! fait le meunier en réfléchissant. Il réfléchit longtemps, puis il dit: Deux cent cinquante.

Schuller se contente de dire « Non » et fait mine de remonter sur la bête.

- Halte! crie le meunier. Où veux-tu donc aller?
- Chez Scheel à Puttgarten, se contente de dire Schuller.
- Ah! chez Scheel. Eh bien! alors, trois cents, d'accord, mais tu n'auras pas de gratification.
- Mais... dit Schuller.
- Tu n'en auras pas, répète le meunier. Attache la bête et entre que je te donne l'argent.

Schuller a empoché son argent et boit un schnaps avec le meunier quand il entend au dehors, devant la maison, des cris de femme et des hurlements, et une grosse femme fait irruption dans la pièce en pleurant : « Oh, malheur ! Malheur ! Notre vache n'est plus là ! Notre Noiraude n'est plus là ! »

Le tailleur en a chaud et froid.

- Mille tonnerres! s'écrie le meunier. N'as-tu pas pris une longe neuve?! Que le diable! Notre meilleure vache!

La femme pleure, le meunier sacre, Schuller dit alors : « Votre vache n'est plus là ? Je sais où elle est. »

- Quoi? font-ils bouche bée.
- Elle était dans le trèfle de l'oncle Voss, explique Schuller. L'oncle l'y a saisie en raison des dégâts qu'elle avait faits...
- Ma Noiraude saisie! s'écrie le meunier. Ce maudit imbécile de Voss, saisir ma vache! Que le diable!...

Il se précipite hors de chez lui, saute sur le cheval bai et part au grand trot en criant à Schuller : « Suis-moi, toi ! Tu es témoin... » Le meunier disparaît à la corne du bois.

Schuller a préféré ne pas suivre. Dans un coin de la forêt, il a tout raconté à Marie et il s'est tordu de rire en s'imaginant comment le meunier et le paysan ont dû se disputer à cause de la vache et du cheval... Le meunier avec le cheval bai de Voss, le paysan avec la Noiraude du meunier, que chacun lui a payé... Schuller a encore ri très longtemps.

Mais un peu plus tard, devant le juge, qui n'a, lui non plus, pas pu s'empêcher de rire, Schuller a constamment répété : « Tout cela est venu de soi-même, monsieur le juge, je n'ai rien fait pour cela. Il suffit d'avoir de la chance et tout tourne bien. Je n'ai rien fait pour cela... »

Le juge a été d'un autre avis.

 

 

 

Traduction d'Edith Vincent.

Déjà publié dans Deux tendres agneaux,
Fernand Sorlot. Coll. Les maîtres étrangers, Paris, 1943.

 

22.11.2009

Le bon pré Krüselin (2eme Partie)

HANS FALLADA

LE BON PRE KRUSELIN ! A DROITE
(2eme Partie)

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Une fois seuls, nous restâmes longtemps sans rien dire au pied de l’auge, regardant la truie et les petits qui tétaient. Au bout d’un instant, je remarquai qu’Ella avait glissé son bras sous le mien. Alors, je l’embrassai. Au fond, ce n’était pas désagréable du tout de l’embrasser ; elle avait de belles lèvres bien pleines et embrassait bien. Elle se serait de plus en plus contre moi. Mais soudain, je compris à sa respiration rapide qu’elle m’aimait vraiment et qu’elle avait tout fait pour m’avoir… cette idée me gâta tout et je la lâchai !

Elle sentit tout de suite ce qui se passait en moi et, debout à mes côtés, me regarda longuement. Mais je ne lui fis pas le plaisir de répondre à son regard et ne levai pas les yeux avant qu’elle ne demandât :

                      Tu penses à Martha, n’est-ce pas ?

Je ne pus m’empêcher de l’examiner. Elle n’avait pas l’air fâché du tout, ni avide. Malheureuse plutôt. Elle faisait de la peine. Aussi dis-je : « Non, non ! » Mais elle ne me faisait pas vraiment pitié !

                      Ne m’aimeras-tu jamais ? demanda-t-elle après un long moment.

Elle avait parlé si bas que j’aurais vraiment pu faire celui qui n’a rien entendu, mais je répondis néanmoins : « Si, si » et nous sortîmes ensemble de l’étable. De tout le reste de la journée, nous ne fûmes plus seuls.

Les Fingers étaient très pressés d’en finir. Au bout d’une semaine déjà les bans étaient publiés. Les bavardages ont dû marcher leur train, mais je ne m’en suis pas occupé. Je ne me suis d’ailleurs pas davantage occupé d’Ella. Quand j’étais obligé de passer devant chez elle avec les chevaux, je regardais de l’autre côté. Mais je n’allais pas non plus dans les environs de Martha. Durant des semaines, je ne la vis même pas. De préférence, je restais tout seul.

Ce fut une période bien pénible et je ne savais réellement pas comment m’occuper ! C’était encore à l’auberge que je me trouvais le mieux. Je laissais tout le travail au père et, dès le matin, je m’installais à boire. Il n’y avait personne dans la salle, la femme de l’aubergiste posait de la bière et des petits pains sur la table, l’aubergiste, lui, était aux champs. Les mouches volaient et bourdonnaient sur la table, il y avait toujours de petites flaques de bière ou de schnaps. Cela me convenait tout à fait. Auparavant, je n’entrais pour ainsi dire jamais à l’auberge, je n’aimais pas cela ! Pendant ces longues heures, à quoi pensais-je ? Je ne sais plus ! A rien du tout je crois, je restais assis là, complètement vidé, bon à rien et je buvais !

Les premières fois, mon père ou ma mère venait me chercher à l’auberge quand j’y restais trop longtemps. Père était très doux avec moi, jamais il ne se fâchait, bien que certainement il ait été profondément humilié de voir son fils devenir un buveur notoire. Il ne me demanda pas non plus de venir faucher le pré Krüselin. Il se rendait bien compte que je ne voulais pas en entendre parler. Aussi avait-il loué un homme de journée à ma place. Mais un jour que je demandais à père si je ne pourrais pas m’en aller pour toujours après la noce, puisqu’il était sûr maintenant d’avoir toujours le pré, il me répondit : « Non ! ça ne va pas ! »

Au bout de quelques semaines – le jour de la noce approchait – je compris qu’il me fallait revoir la Martha, je ne pouvais pas faire autrement. Mais je ne la trouvai nulle part et finalement j’appris par l’aubergiste qu’elle n’était plus du tout au village, mais qu’elle était partie à la ville comme femme de chambre dans un hôtel. A mon tour, je pris de l’argent et je m’en allais en ville.

J’arrivai assez tard le soir et je ne pus la voir. Mais le matin, elle entra dans ma chambre parce que j’avais sonné trois coups pour la femme de chambre, comme s’était inscrit sur l’affiche. En me voyant, elle devint blanche comme de la craie.

S’appuyant à la porte, elle dit au bout d’un moment :

                      Oh ! mon cher Jochen, et ses larmes se mirent à couler !

Je lui dis « bonjour » et lui tendis la main. Et nous restâmes ainsi longtemps la main dans la main, et je sentis mon cœur et ma gorge se serrer. Si je l’avais pu, j’aurais volontiers pleuré moi aussi. Mais je ne le pouvais pas !

Cela dura très longtemps ; nous entendions sonner le timbre de l’hôtel, mais elle ne bougeait pas. Tout nous était égal. Enfin elle chuchota : « Mon Dieu, Jochen, tu n’aurais pas dû me courir après », et je l’attirai plus près de moi.

Et alors j’oubliai tout, j’avais ses yeux bruns foncés et ses sourcils noirs tout près de moi. Je sentais ses cheveux soyeux contre ma peau et je l’aimais de toutes mes forces, et j’étais en même temps furieux contre elle, parce qu’elle avait aussi que je devais faire ce que père voulait pour le pré Krüselin. Je l’attirais toujours plus près de moi et je la voulais ! Mais, d’un coup, elle se libéra.

                      Tu te maries dans deux semaines, dit-elle. Crois-tu donc que j’accepterai que tu viennes chez moi quand tu en auras envie, avant comme après ?

                      Une fois, une seule fois, maintenant, priais-je, mais elle ne m’écouta pas. Et comme je ne la laissais pas aller et que je cherchais toujours à la reprendre, tandis que le timbre de l’hôtel continuait à sonner, elle se fâcha. Je vis ses yeux changer d’expression, ils étincelaient, ses lèvres s’étaient pincées et, tout à coup, elle m’envoya son poing en pleine figure. « Tu bois, ma parole ! dit-elle. C’est parce que tu es gris que tu me veux, voilà tout ! »

                      Je ne boirais plus jamais, Marthon, dis-je, mais je n’avais pas fini de parler que je recevais déjà son poing. Depuis longtemps personne ne m’avait frappé, depuis que j’allais à l’école, je crois. Pour un peu, je le lui aurais rendu, je voyais rouge, mais elle se libéra promptement et sortit en hâte de la chambre.

Elle ne revint plus ; je restais assis très longtemps à côté de la fenêtre en songeant que j’avais tout gâché. Jamais cela ne pourrait s’arranger, à cause de ce qui venait de se passer, à cause de tout en général. Même si nous renoncions maintenant au pré Krüselin, rien ne serait arrangé. Avec Martha non plus !

A la fin, j’ai sonné le garçon et je me suis fait monter tout une bouteille de cognac. Je lui ai demandé si on ne pouvait pas venir faire ma chambre. Il est parti et m’a envoyé Martha. Sous mes yeux, elle a dû faire chambre pendant que je restais tranquillement assis à la fenêtre, buvant mon cognac et la regardant. Elle ne m’a pas même jeté un coup d’œil. Quand elle a eu fini, je lui ai dit : « Merci bien », et je lui ai tendu un mark de pourboire. Elle l’a laissé sur la table, mais cela ne fait rien, elle savait bien que ce n’était pas pour essayer d’arranger l’affaire, mais bien en souvenir de certain soir auprès du lac, quand elle m’avait cédé. Car, si elle ne m’avait pas cédé alors, c’eût été moins dur, et bien plus facile à supporter. Mais à présent, c’est elle seule que je connais, et toutes les autres ne me disent rien !

Je voulais rester encore quelques jours, simplement pour la regarder sans rien dire, mais dans la nuit j’ai changé d’idée, et je suis rentré à la maison. Quinze jours après, j’étais marié. Mon mariage n’a pas si mal réussi après tout, parce qu’Ella a peur de moi. Et je ne bois plus jamais !

Mais parfois je n’y tiens plus, et je pars retrouver Martha. Bien qu’elle change souvent de place, je la retrouve toujours. Alors, je m’installe près d’elle et je la regarde. Nous n’avons plus jamais échangé un mot, mais elle n’est plus fâchée contre moi. Car, parfois, si cela va mal dans la cuisine avec ses maîtres, elle s’habille et sort en ville. Elle s’assied quelque part sur un banc et je m’installe sur un autre et, de temps en temps, nous nous regardons. Ce n’est pas beaucoup, mais cela aide. Jamais je n’aimerai une femme autant qu’elle. Au bout d’une heure ou deux, elle se lève et rentre à la maison. Avant d’entrer, elle se retourne encore une fois et me fait signe à travers la porte vitrée. Mais elle ne le fait jamais avant que la porte ne soit refermée entre nous. Elle comprend très bien que c’est très dur pour moi.

Quand elle a complètement disparu, je vais à la gare et je reviens à la maison.

Le pré Krüselin, à droite, est un excellent pré, et sans lui nous ne pourrions pas conserver la ferme. Mais, tout de même, je ne comprends pas, et maintenant que je l’ai écrit, je continue à ne pas le comprendre. J’avais toujours pensé que je finirais par oublier, mais je n’ai rien oublié du tout. C’est tout bonnement à n’y rien comprendre. Et il paraît que Müller Schmidtke aurait dit que je suis une poule mouillée de première qualité ; c’est bien possible, mais je ne vois vraiment pas comment j’aurais pu agir autrement. Nous avons à présent quatre enfants. J’avais toujours espéré que l’un d’eux ressemblerait à Martha. Mais non, ils sont tous comme Ella. Ainsi, je continue à rester tout seul. Père est devenu bien fragile !

Et d’écrire tout cela ne m’a servi à rien ! Aussi, demain, repartirai-je encore une fois à sa recherche. Je me suis promis de lui parler quand j’aurais cinquante ans. C’est une consolation, mais j’ai du temps devant moi, car je viens d’avoir trente-deux ans. Bonne nuit !

 

Traduction d’Edith Vincent.

Déjà publié dans Deux tendres agneaux,
Fernand Sorlot. Coll. Les maîtres étrangers, Paris, 1943.

 

15.11.2009

Le bon pré Krüselin (1ere partie)

Nous continuons la mise en ligne de nouvelles de Hans Fallada. Croquant des scènes de la vie de la campagne, qu'Hans Fallada a bien connu, ces nouvelles décrivent la vie des paysans et leurs préoccupations pour assurer leur existence quotidienne. Dans "Le bon pré Krüselin ! à droite", il est question de trouver de quoi nourrir le bétail afin de faire vivre la ferme... et un mariage arrangerait bien les choses...

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HANS FALLADA

LE BON PRE KRUSELIN ! A DROITE

 

Jeudi, mon père reçut la lettre recommandée. Il mit assez longtemps à la décacheter et à la lire, et je vis bien qu'il était troublé ! Pendant un bon moment, il resta assis, fourrageant dans ses cheveux, fixant la lettre comme s'il ne parvenait pas à comprendre.

- Qu'est ce que c'est papa ? demanda ma mère.

Mon père ne répondit pas et nous partîmes aux champs comme d'habitude. Nous avions encore tout un carré de fumier à recouvrir à la charrue dans le champ de pommes de terre, mais, là non plus, de toute la journée, il ne me dit pas un mot. La lettre se trouvait dans la poche de sa blouse, mais, pour autant que j'ai pu le voir, je ne crois pas qu'il l'ait reprise pour la lire. Il avait compris à présent ce qu'elle contenait.

Nous mangeâmes à midi, comme toujours, et le soir aussi, si ce n'est que mon père parlait encore moins que d'habitude. Je l'observais d'assez près, mais vraiment, il n'avait rien de particulier. Après le dîner, j'allais encore à l'étable pour donner à boire aux animaux, et mon père me suivit. Silencieusement, il me regarda faire. La grosse blanche, notre meilleure vache, but presque trois seaux d'eau entiers. Voyant cela, il soupira pour la première fois et dit :

- Comment faire pour nourrir toutes ces bêtes en hiver?
- Mais il y a bien assez de foin dans le pré Krüselin, dis-je.
- Oui... oui! fit mon père. Viens-tu maintenant?

J'obéis. Nous traversâmes le village. En passant devant chez les Finger, je vis le paysan et sa femme sur le pas de la porte causant avec Stark, le charron, mais, quand nous approchâmes, ils avaient disparu. Cela pouvait être un hasard, mais je n'en eus pas l'impression. Il y avait anguille sous roche, je le sentais de plus en plus.

Devant chez Kleinschmidt, je cherchai Martha des yeux, mais elle ne se laissa pas voir. On ne voit presque jamais Martha dans la rue, elle est toujours à la maison occupée à un ouvrage quelconque, même le dimanche soir. Les Kleinschmidt ne sont pas de vrais paysans, propriétaires de leur terres, comme nous ou les Finger ; ils prennent des champs en location, mais, néanmoins, je vais très souvent les voir, parce que la Martha me plaît !

Sortant du village, nous traversâmes d'abord le champ de Baumgartener. Il est en très mauvais état, père le dit aussi. Cela ne tient pas seulement à la nature du sol, cela dépend aussi de la manière dont il est cultivé. Mais le fermier sait depuis longtemps qu'il est affermé beaucoup trop cher, et ne se donne plus aucune peine. Bien souvent dans l'existence, plus les choses vont mal, plus l'on se donne de la peine pour qu'elles aillent plus mal encore ! Je n'ai pas agi autrement dans la suite !

Quand nous arrivâmes à la lisière de la forêt, père s'y engagea, et je compris que nous allions au pré Krüselin. Et quand je songeai à la lettre recommandée de ce matin, et aux Finger qui étaient rentrés chez eux en nous voyant, les choses  s'éclairèrent pour moi, bien que père ne m'ait encore rien dit. Jamais je n'aurai pensé que les Finger pussent être aussi bas. Le pré Krüselin leur appartient, c'est entendu, mais nous l'avons loué depuis toujours. Sans contrat ni argent, bien entendu, mais nous entretenons le pré, le hersons et le fumons, nous veillons à ce que les fossés soient bien dégagés, et nous moissonnons la récolte. De cette récolte nous retenons la moitié comme prix de notre travail et Finger conserve l'autre moitié, puisque le pré lui appartient. Nous avons aussi fait une clôture pour le pré afin d'éviter que les bêtes sauvages n'y pénètrent. Nous avons besoin de ce pré pour notre ferme. Jamais nous ne pourrions nourrir toutes nos bêtes pendant l'hiver sans le fourrage du pré Krüselin de droite. Les Finger n'en n'ont pas besoin. Ils ont celui de gauche et récoltent tant de foin qu'ils en vendent même. C'est pour cela que c'est dégoûtant de leur part de nous envoyer une lettre recommandée alors que nous habitons à cinq maisons de distance. Mais je sais bien de quoi il retourne, et père le sait aussi !

Debout, nous regardions le pré. Il faisait déjà presque sombre et il y avait un peu de brouillard, mais nous connaissions le pré et nous savions quel bon foin y pousse. Pas besoin d'aller y voir de plus près, mais il était bon, en ce moment, de l'avoir devant oi. C'est pourquoi mon père m'y avait conduit.

- Oui... oui, dit-il. Il va nous échapper, alors!
- Non! répondis-je.
- Je ne sais pas comment nous nous en tirerons avec le foin, reprit le père. Il faudra nous séparer au moins de la moitié du bétail. Mais c'est impossible, parce qu'alors nous n'aurions plus assez de fumier!
- Est-ce tout de suite, père? demandais-je.
- Oui... avant la première moisson... C'est parce que nous n'avons rien d'écrit, alors ils peuvent en finir tout de suite. J'aurais dû faire un papier, mais, bien sûr, jamais personne n'aurait songé à une chose pareille!
- Moi non plus! opinai-je.

Quittant le bord de la forêt, nous avançâmes dans le pré. Il sentait bon et frais. C'est un excellent pré, les bêtes aiment ce foin. Quelle pitié de perdre un tel pré ! Jamais nous n'arriverons à nous en tirer sans lui. Jamais la ferme ne resterait ce qu'elle est !

- Je ne veux pa st'influencer, Jochen, dit le père.
- Non! non, affirmai-je.
- La question c'est de savoir si tu peux!
- Je ne crois pas! dis-je
- C'est à cause de la Martha.
- Aussi!accordai-je. Je n'en avais encore jamais parlé avec père, car elle n'est qu'une fille de métayer, et on a un peu honte, n'est-ce pas!... Mais je crois que, même sans Martha, cela n'irait pas avec Ella!
- C'est ton affaire, dit mon père. Mais songe bien que vous aurez beaucoup de travail tout le long du jour. Le soir vous serez fatigués. Tu n'auras pas besoin d'être beaucoup avec elle.
- C'est possible, répondis-je.

Sur quoi, nous rentrâmes à la maison. Il faisait tout à fait noir. Père marchait devant moi et il poussa plusieurs gros soupirs. J'en fus désolé ! C'est déjà un vieil homme et il s'est donné un mal terrible pour la ferme. Il l'a vraiment bien développée, mais si nous perdons le bon pré Krüselin, à droite, tout aura été inutile. Il n'y a pas un seul pré à acheter dans la région. Nous nous aiderons avec de la luzerne, mais si, par une année de sécheresse, la luzerne manque, nous nous trouverons sans fourrage. Non ! certainement, il fallait arranger cette affaire, mais vraiment, je ne pouvais pas l'aider, malgré la peine que cela me faisait !

Le père s'arrêta devant l'auberge. « Y entres-tu un moment, Jochen ? » interrogea-t-il.

- Moi? Dis-je. Viens-tu aussi?
- Non! Mais tu devrais bien y aller. Tiens, voilà deux marks!
- C'est inutile, père, dis-je.

Mais je ne voulus pas le contrarier une fois de plus et j'entrai ! Il ne s'y trouvait que Fischer, le pêcheur et l'aubergiste lui-même. Ils parlaient du printemps trop sec cette année. L'entretien était bien mal choisi pour moi. Je ne pouvais m'empêcher de songer au pré et à la luzerne, dans ce sol sablonneux, sans eau. Néanmoins, je pris part à la conversation, mais je me dépêchais de boire mon verre. Vers dix heures, je me levais et payais. Les deux marks y passèrent... un demi, et un cigare ! J'étais un peu vague, mais, peu importe, je ne ferais tout de même pas ce que voulait le père !

Au lieu de rentrer à la maison, je tournais autour de chez les Kleinschmidt et sautai par-dessus la haie. Depuis longtemps, toutes les lumières étaient éteintes chez eux, mais je frappai au carreau de Martha. Je savais qu'elle dormait avec sa jeune sœur, mais, à ce moment-là, tout m'était égal !

Elle vint immédiatement à la fenêtre. « Viens dehors », lui dis-je. Et elle obéit.

Martha a une tête de moins que moi, mais je l'aime beaucoup. Elle a de si beaux cheveux blonds. Pas une de ces têtes de garçons, mais de longues nattes. Avec cela des yeux brun foncé et des joues toujours roses. Elle peut travailler autant qu'elle veut, jamais elle ne pâlit. C'est la meilleure travailleuse de tout le village, et jamais elle ne bousille rien... non, jamais !

Je lui racontai toute l'affaire et elle m'écouta très calmement, comme si elle était déjà au courant... tout se sait dans un village. Aussi n'apprit-elle rien !

Nous fîmes quelques pas, puis nous nous arrêtâmes, elle m'écoutait tranquillement. Puis nous continuâmes notre promenade jusqu'au lac, dont les vagues légères ondulaient doucement parmi les roseaux. J'étais tout déconcerté qu'elle ne me dise rien. Très clairement, je lui expliquai que je ne le ferai pas, que je n'accepterai jamais Ella pour femme. Elle ne répondait pas ! Elle ne me donnait pas le moindre encouragement. Alors je lui dis que je m'engagerais peut-être dans la Reichswehr et que, d'ici six ou huit ans, nous pourrions nous marier.

Elle a toujours eu de singulières façons d'agir, Peut-être était-ce de ma faute, car c'était stupide de parler de la Reichswehr, je suis déjà trop vieux pour y entrer, et je n'en avais parlé que parce que j'étais un peu gris. Toujours est-il qu'elle me tira les oreilles en disant :

- Crois-tu que ton père en sortira mieux si tu t'en vas?

Je repris mes explications, mais sans succès. Aussi cessais-je bientôt de parler. Nous étions assis sur une pierre, bien serrés l'un contre l'autre et, soudain, je vis qu'elle pleurait. Tout d'abord, j'essayai de la calmer par de beaux discours, puis je la pris dans mes bras. C'est merveilleux ! Elle vous serre comme si vous étiez le monde entier pour elle et non un jeune nigaud de paysan. Jamais nous ne nous étions embrassés ainsi, et... la chose arriva ! Comment arriva-t-elle ? Je ne le sais plus bien, mais toujours est-il que nous le fîmes ! Jamais encore nous ne l'avions fait, mais cette fois...

Le dimanche suivant, nous sommes allés tous ensemble chez les Finger. Père, mère et moi ! Ils nous attendaient. Il est possible que mère nous ait annoncés et tout se passa comme si c'était entendu depuis longtemps. Je n'eus pas besoin de dire un mot. Quant à la dénonciation du pré Krüselin, il n'en fut naturellement plus question !

Après quoi, nous allâmes tous les six voir les étables. Ella nous accompagnait et, près des boxes à cochons, les parents s'arrangèrent pour nous laisser seuls.

Debout près de l'auge, nous regardions par-dessus le mur, dans les boxes. La truie avait mis bas cette nuit, il y en avait au moins dix et Ella ne croyait pas pouvoir les garder tous. Là-dessus, les parents s'en allèrent et je vis que nous restions seuls. Je n'étais pas content du tout, mais qu'y faire ! Pendant trente ou quarante ans, je serais bien forcé de rester seule avec elle. D'ailleurs Ella n'est pas vilaine du tout, c'est un beau brin de fille, solidement bâtie, avec une poitrine qui se pose un peu là ! Elle est adroite et travailleuse, mais je la connais depuis l'école, et je sais comme elle est froide et avide. Mauvaise langue aussi, jamais un mot gentil pour personne, même pas pour ses vieux parents !

(à suivre...)

08.11.2009

Les Oies de Nassen

Nous commençons ici la publication de quatre nouvelles de Hans Fallada, publiées la première fois dans le recueil « Deux tendres agneaux » (Fernand Sorlot. Coll. Les maîtres étrangers, Paris, 1943). La traduction a été réalisée par Edith Vincent.

Dans cette nouvelle qui commence par une note moralisante, on s'apercevra que celui qui aura le plus à se plaindre de ses disputes entre parents n'est pas toujours celui qu'on pense...

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Hans FALLADA

 

LES OIES DE NASSEN

 

Il n'est pas bon que des parents habitent côte à côte sur un même domaine ! Que ce soit une ferme de paysan ou un château seigneurial, ces lieux sont pleins de pommes de discorde : ils sont prétexte à de perpétuelles disputes... Et la dispute par excellence est bien la dispute entre parents ! Elle ne cesse jamais. Rendant Mügge, homme poli et travailleur, fut mêlé à une querelle semblable. Il en frémit encore !

Le vieux comte Balle, de Dars, avait cédé sa terre seigneuriale à son beau-fils, le capitaine von Ende. Mais le vieux comte Balle continua à habiter le château, une villa fut construite au village pour les enfants.

Il y eut, naturellement, des frictions perpétuelles. Le comte Balle estimait que son beau-fils n'y entendait rien en agriculture et la comtesse trouvait que sa fille négligeait la laiterie. Il n'est d'ailleurs agréable pour personne que quelqu'un - fût-ce votre propre beau-père - se promène à travers les champs tant et si bien qu'il finisse toujours par découvrir l'endroit où la batteuse est tombée en panne et le lui reproche. En plaisantant, bien entendu, mais le sang n'en commence pas moins à s'échauffer.

Les oies sont sacrées en Haute Poméranie, elles constituent la préoccupation dominante de toutes les maîtresses de maison. Depuis le moment où, petits oisons semblables à des boules de ouate jaune, elles sont nourries de ragoût d'orties, jusqu'à l'époque où parées et lardées, elles sont fumées, ce sont des bêtes qui donnent du souci et provoquent des querelles. Les Balle avaient pris leur retraite, mais sans oies leur vie aurait été vide et la comtesse Balle avait cinquante ans !

Le parc du château était grand, il donnait largement de la nourriture pour cinquante oies ; le gendre ne pouvait certainement y voir le moindre inconvénient. Il éleva cependant des objections : à côté du parc, il y avait un champ de vesces ; la haie n'était pas hermétique et les vesces sont meilleures que la maigre herbe du parc. En un mot, les oies allaient manger les vesces.

Le beau-père fut, par l'intermédiaire de Rendant Mügge, prié de faire le nécessaire pour que la haie fût rendue infranchissable. Palabres ! Enervement. La haie fut colmatée et les oies continuèrent à manger les vesces. Mme la capitaine von Ende pensait que sa mère se chargeait de veiller à ce que la haie soit pourvue de nouveaux trous et Rendant fut chargé d'exercer une surveillance active le soir.

Mügge réfléchit au cas. Il estima qu'il ne serait guère opportun pour lui de découvrir la belle-mère de son patron en train de pratiquer des ouvertures dans la haie de ronces artificielles et Mügge continua d'aller le soir voir sa Dulcinée.

En passant derrière le parc, le capitaine von Ende vit les cinquantes oies de ses beaux-parents s'ébattre dans le champ de vesces. Il sauta comme un fou à bas de sa calèche et chassa les bêtes à grands coups de fouet. Ce fut un combat bruyant, mais sans gloire ! Il se passa très longtemps avant que chaque oie ait trouvé un passage pour fuir de l'autre côté. L'une d'entre elle fut estropiée et dut être abattue.

Les relations familiales cessèrent : le gendre était un homme brutal, la belle-mère une dinde têtue. Rendant dut transmettre des admonestations et des avertissements. La haie fut rendue étanche, vraiment étanche !

Il ne faut pas sous-estimer les oies ! Elles avaient à ce moment parfaitement compris depuis longtemps que le champ de vesces était tabou ; c'est pourquoi, à peine sorties de l'étable, elles se précipitaient vers lui, bec en avant. Les oies sont ainsi. Bien naturellement elles trouvaient un trou. Les haies de ronces artificielles sont pleines de trous. Soit au milieu, soit en dessous, une oie trouve toujours un passage.

Pourquoi le capitaine von Ende se trouvait-il en cette après-midi de malheur derrière le parc, avec son fusil chargé de plomb N°0 ? Jamais cette question ne fut tirée au clair ! Toujours est-il que le capitaine était là, et que les oies se promenaient dans les vesces ! M. von Ende abaissa son fusil et tira ; un cri de femme retentit et six oies se trouvèrent étendues à terre. Le capitaine von Ende rentra chez lui. Il n'avait entendu crier personne.

Vingt minutes plus tard, le comte Balle apportait six oies encore chaudes à la justice de paix. Balle était bleu de colère, la comtesse pleurait chez elle, il réclamait des dommages-intérêts et jurait comme un païen.

Rendant, aidé d'un jeune gardien d'oies, amena les volatiles à la cuisine de son maître et fit son rapport.

Rien ne dilate le cœur comme la vengeance assouvie. M. von Ende état prêt à payer les oies et fit demander la note à son beau-père, mais il renonça à conserver les bêtes. Elles étaient encore beaucoup trop maigres.

Rendant transporta les oies à la cuisine du château et demanda la note. On ne la lui donna pas. On ne voulait ni argent, ni animaux ! Les enfants pouvaient être contents ! Les parents renonçaient à tout ! Le gendre ne voulut rien accepter. Mais la porte du château ne s'ouvrit plus pour lui. Il ne savait comment se débarrasser des bêtes !

Mügge n'avait pas le droit de conserver les oies et il ne pouvait les remettre à personne. Furieux, il les lança dans la rue du village et se mit à faire ses écritures.

Pendant une bonne demi-heure, il eut la paix. Puis vint un messager de la contesse qui réclamait la remise des oies sur-le-champ, car il fallait les plumer tant qu'elles étaient encore chaudes, sinon le duvet ne valait rien. La comtesse avait songé tout à coup que des oies, même maigres, n'en avaient pas moins du duvet trop bon pour une fille ingrate et mauvaise.

Rendant se précipita dans la rue du village. Mais elle était vide, dans l'obscurité de la nuit. Toutes les recherches à l'aide d'une lampe de poche restèrent vaines. Les oies avaient disparu. En cet instant, Rendant eut le sentiment que toute cette affaire risquait de tourner fort mal pour lui. C'était un petit homme non seulement poli, mais résolu. Il fallait en tout état de cause que la comtesse ait ses oies. Il se fit prêter un fusil par le garde forestier, acheta six oies à Kutscher et les abattit incontinent. Cinq minutes après, six oies, encore toutes chaudes se trouvaient dans la cuisine du château.

Mais Rendant Mügge n'était qu'un homme et les oies n'étaient pas que des oies. Parmi les premières victimes se trouvait un jars atteint de la cataracte et les oies livrées avaient toutes des yeux de myosotis ! De plus, les oies disparues étaient beaucoup plus grasses et chacun pouvait se douter pourquoi Rendant avait mis les premières de côté !

Il eût été sauvé pour peu qu'il eût retrouvé les oies, mais toutes les recherches domiciliaires effectuées dans le village restèrent sans résultats ; les oies demeurèrent introuvables. Son maître lui dit que jamais la comtesse Balle ne lui pardonnerait et qu'il valait mieux qu'il partît !

Du train qui l'emmenait, il revit une dernière fois le château et songea : « Eh oui ! c'est là que j'aurais dû pouvoir pratiquer une perquisition domiciliaire ! »

Mais ce n'était là, naturellement, que balivernes... l'idée fixe d'un serviteur congédié !!!

 

Traduction d'Edith Vincent.

Déjà publié dans Deux tendres agneaux,
Fernand Sorlot. Coll. Les maîtres étrangers, Paris, 1943.

 

18.10.2009

Du superflu et du nécessaire

Du superflu et du nécessaire [1]

Par Hans Fallada

August 7, 1941

 

Par une calme soirée de l'année de guerre 1941, quelques hommes et femmes discutaient ensemble autour d'une table blanche sur les bords d'un grand lac. Il avait fait très chaud pendant la journée et ils appréciaient d'autant plus la douce brise qui montait de l'eau et tournoyait entre leurs pieds. Pas un seul d'entre eux ne pouvait se résoudre à dire bonne nuit et à aller se coucher. Ils étaient venus rejoindre dans cette maison de campagne tranquille, certains sur invitation, d'autre par hasard, leur hôte et hôtesse et, après le bruit et l'agitation de la ville d'où ils venaient, goûtaient d'autant mieux la profonde tranquillité émanant de ce calme petit coin de campagne. « Comme c'est agréable », dit l'un des invités, le Conseiller juridique d'une grande entreprise berlinoise, tandis qu'il posait doucement sa main sur celle de son hôtesse, « qu'en pleine guerre, vous puissiez vivre dans une si profonde tranquillité et un calme si profitable, et dans une telle sérénité, que vous pouvez la partagez avec nous autres, citadins agités, sans que vous ayez le sentiment de la voir un tant soit peu amoindrie. De quoi manquez-vous ? Les choses pour lesquelles nos femmes doivent faire la queue pendant des heures vous les avez gratuitement dans votre jardin, votre ferme, et votre grange laitière, chaque fois que vous en avez besoin. Quand les sirènes d'alertes aériennes interrompent notre précieux sommeil pour nous envoyer vers les caves, vous vous continuez à dormir. Je me demande même si vous avez jamais eu une alerte d'attaque aérienne ici. »

  « Non », dit l'hôtesse, « nous n'en avons pas encore eu une. Mais, mon cher ami, je crois que vous jugez nos vies ici un peu trop selon les apparences. Une heure durant laquelle nous pouvons nous asseoir ensemble tranquillement comme ça est une occasion rare pour nous. Le jardin et le bétail qui, selon vous sont tellement magnanimes avec nous, nécessitent des soins et demandent à être nourris tous les jours. Ces heures que vos épouses passent dans les files d'attente des magasins, nous les passons dans le jardin à semer et à biner, à cueillir et à désherber, et par tous les temps, sous le chaud soleil comme sous la pluie. Tout comme vous, nous courrons du matin au soir pour faire les corvées. Mais avec une différence, le travail que vous ne finissez pas un jour donné peut être repris le jour d'après. Dans notre cas, les baies qu'on ne cueille pas à temps et l'herbe qu'on fauche trop tard, pourrissent ! »

 « Vous avez raison », dit le Conseiller, un peu honteux de lui-même, « j'ai parlé trop superficiellement - comme n'importe quel citadin ! J'aurais dû me rendre compte que l'apparence soignée et l'ordre que nous avons admiré aujourd'hui dans le jardin et les champs est le fruit d'une somme de travail colossale. Et cependant, l'effort pressant dont vous avez parlé ne peut se faire que durant l'été, c'est bien ça n'est-ce pas ? Durant l'hiver vous pouvez vous poser, complètement détendus, laissant l'orage et la neige au-dehors, et avoir tout le temps devant vous - quelque chose que nous, les gens de la ville n'avons jamais - pour vous-mêmes ou pour vos loisirs. »

 « Oh ! » dit la maîtresse de maison, presque passionnée, « Oh, j'aurais préféré que nous n'ayons pas eu ce calme temps mort, parce que vraiment c'est un temps mortel ! Nos occupations estivales me conviennent dix fois mieux ! Parce qu'alors vous pouvez oublier la solitude de cet endroit et combien est rare une heure comme celle-ci, où nous pouvons échanger quelques mots avec des amis proches ! Vous dîtes, mon cher ami, que cette guerre ne nous a demandé aucun sacrifice. Mais, si j'avais à vous dire ce qui me manque le plus, ce serait notre voiture ! Avant la guerre, quand le calme de l'hiver venait à trop peser sur nos nerfs, on pouvait aller en ville pour rendre visite à des amis. On pouvait faire part de nos opinions et faire le plein d'idées neuves. Maintenant, nous sommes toujours seuls. Depuis au moins sept mois, nous n'avons pas vu ou entendu âme qui vive. Nous sommes seuls, seuls, seuls ! Imaginez seulement, on ne va jamais au cinéma, on ne va jamais au théâtre pour chasser de nos esprits ces sombres pensées. Il y a dix kilomètres de notre ville à la gare et, durant l'hiver, les routes sont le plus souvent à peine praticables. De toutes les choses auxquelles nous avons dû renoncer, celle qui manque le plus est notre voiture ».

 Elle resta silencieuse pendant un moment et dit alors plus calmement, « Cela paraît lâche, mais de temps à autre, il vous faut vous échapper, échapper à vous-même et à vos problèmes. Ca n'a rien avoir avec nous en tant que couple », dit-elle en étendant la main par-dessus la table pour toucher celle de son mari. « Nous savons tous en quoi consiste la conversation dans les couples mariés : on se comprend mutuellement sans dire un mot. Mais on a besoin de temps en temps de parler, d'exprimer nos pensées - comme nous le faisons en ce moment. »

 Pendant une minute, ils restèrent assis-là écoutant le doux bruit des roseaux agités par un souffle d'air qui presque aussitôt allait disparaissant. Le pâle miroitement des étoiles éclairait juste assez la nuit sans lune pour que chacun puisse entr'apercevoir la silhouette des autres, mais pas plus. Ils parlèrent plus librement qu'ils ne l'auraient fait à la lumière du jour, quand chaque mouvement sur le visage des autres peut-être lu instantanément.

 « Revenons à la voiture", dit le maître de maison tandis qu'il libérait sa main de celle de sa femme. « Je me suis souvent demandé ce dont ma courageuse Suse pouvait manquer le plus dans cette guerre, ou même si elle manquait de quoique ce soit. Elle accepte tout ce que la vie lui procure, le bon et le mauvais, avec un tel prosaïsme que je me dis souvent qu'elle est totalement imperturbable. Et je découvre maintenant que c'est la voiture... Quant à moi, je dois admettre que cette guerre m'a appris que je suis complètement matérialiste. Je manque de tellement de choses que j'ai du mal à en faire la liste. En commençant par les cigarettes, en passant par mon café bien-aimé et en finissant par la viande. Au début j'avais du mal à décider quel manque me m'affligeait(*) le plus, mais je le sais maintenant. C'est la viande. »

 « Mais ce n'est pas possible, quand on a autant de fruits et de légumes ! ». "Et bien c'est toutefois possible! Je sais que c'est honteux, mais je dois reconnaître qu'il m'est arrivé de rêver la nuit d'un rosbif ou d'un énorme gigot d'agneau ! Quand je me réveille de ces rêves, je pense ardemment à ce temps où je pouvais prendre une pièce de viande dans le réfrigérateur et dans le matin tôt, alors que tout le monde dormait encore, je la mangeais à même la main - je mangeais de la viande à la façon qu'ont d'autres de manger le pain. Et même ainsi, cela pourrait être pire pour moi. Les femmes de la maison disent toujours qu'elles n'apprécient pas tant que ça la viande et me donnent leur part. Mais enfin, un grand nombre de petites portions ne font pas une vraie portion pour un sérieux mangeur de viande. Vous ne pouvez nourrir un lion avec des asperges ! [2]»

 « Vous êtes vraiment un matérialiste. Je n'aurais jamais pensé ça de vous. » « Il aurait été certainement beaucoup plus raffiné », admis le maître de maison, « si j'avais rêvé de tomates ou de pommes plutôt que d'un filet de bœuf. Mais on ne discute pas des goûts et des couleurs, et quand la viande me manque, ce n'est pas seulement un affaire de gourmandise. C'est plutôt que la viande me sied. Elle me donne de la vigueur et me rend créatif. Quand j'ai mangé de la viande, le travail va comme sur des roulettes. Tandis qu'avec un jour sans viande, la vie est beaucoup plus difficile et devient plus ennuyeuse. Aussi puis-je dire catégoriquement que la viande me manque réellement, tandis que le tabac et le café sont plus comme de jolis ornement dont je peux aisément me dispenser. »

 « Oui », dit dans l'obscurité le corpulent neurologue, « les choses dont les gens se persuadent être indispensables à leur existence sont stupéfiantes. Il y a deux semaines de ça, une patiente m'a harcelé pour que je certifie que les bas de soie étaient nécessaires à sa santé, et en grand nombre en plus. Elle est maintenant si fermement convaincue qu'elle ne peut être vue de personne sans qu'elle ne porte des bas de soie, qu'elle a développé un sérieux complexe à ce sujet... »

 « Et allez-vous lui prescrire des bas, Docteur ?

 « Pas moi ! Après les bas il y aurait autre chose. Des chaussures, ou un manteau de fourrure, voire même de la crème fouettée. Non, je me suis réfugié derrière son mari et à nous deux on réalise un tel travail d'assistance sociale avec elle qu'elle oubliera tous ses complexes bien assez tôt. »

 « Et vous, joues joufflues, qu'est-ce qui vous manque le plus ? » dit la voix de l'artiste sortant de l'obscurité. « votre vin rouge ou vos cigares brésiliens ? »

 « Ni l'un ni l'autre », dit le docteur, riant de bon cœur. « C'est quelque chose de complètement différent, quelque chose que je n'aurais jamais pu prévoir, et quelque chose dont je ne peux même pas faire de réserves ! Oui, mes chers enfants, la chose qui me manque le plus est mon bain quotidien.

Le soir, quand les heures au travail et les rendez-vous avec les patients ont poussés les aiguilles jusqu'à onze heures ou minuit, et quand le peu de temps restant pour dormir a été probablement interrompu par une urgence médicale ou une alerte aérienne, je dois quand même me rendre au sanatorium au plus tard à neuf heures. Ca signifie que je dois être levé au plus tard à sept heures. Et que souhaiter de mieux, avec tout ce manque de sommeil et cette fatigue, que de prendre un bon bain dans le calme[ ?] Par le passé, je me suis tellement privé de sommeil que je pouvais rester allongé dans la baignoire pendant un assez long moment. Combien de fois, là, dans l'eau chaude, l'impénétrable devenait clair, le difficile simple, comme la vie devenait elle-même, d'une certaine manière, chaude et paisible. Quelle façon était-ce de commencer sa journée ! Et maintenant- ? Non, ce bain quotidien me manque terriblement! »

 « Je peux certainement comprendre ça ! » s'écria la vieille vieille fille, enthousiaste. « Bien sûr » continua-t-elle afin de s'expliquer, « je n'en suis jamais arrivé au point d'avoir ma propre baignoire. Mais j'ai toujours beaucoup apprécié les bons savons. Et, une fois en passant, quand il me restait un mark ou deux, je m'achetais des barres de savons que je rangeais dans l'armoire. Aussi maintenant j'ai l'immense et bonne fortune d'avoir toujours un vrai petit bout de bon savon. Et les dimanches matins je me lave avec très précautionneusement et vous pouvez imaginer combien je me sens endimanchée après ça. C'est presque comme si je retrouvais une nouvelle jeunesse. Ca doit être la même chose avec votre bain dominical, Docteur - vous pouvez certainement prendre un bain une fois par semaine, n'est-ce pas ? »

 « Oui, je peux », reconnu le corpulent docteur plein de remords, « en réalité même deux fois, parce que l'eau est habituellement tiède le dimanche. Je veux vraiment aussi m'améliorer et, comme vous appréciez votre petit bout de savon le dimanche, ainsi, dans mon bain, je ne veux pas penser à ces cinq jours pendant lesquels je ne peux prendre de bains, pour mieux apprécier ces deux jours où je peux encore en prendre. »

 « Moi », dis tranquillement le peintre, « dans cette guerre je ne manque rien tant que de la lumière. Vous ne pouvez imaginer combien triste me rendent ces villes lugubres et sombres, où dans leurs rues une masse grise de gens se presse silencieusement passant les uns devant les autres. Même quand je suis assis dans une pièce brillamment éclairée, dans une tentative pour échapper à cette obscurité déprimante, je ne peux parvenir à profiter du plaisir sans partage de la lumière. Tout ce que je vois c'est les rideaux du couvre-feu aux fenêtres, le plus souvent de couleur sombre. Je les fixe du regard et pense à l'obscurité dehors, une obscurité qui n'est pas l'obscurité naturelle, vivante, décorée d'étoiles, comme c'est la cas ici à la campagne, mais plutôt une luminosité morte, quelque chose d'éteint, et de mort. Les villes doivent être brillantes ! »

 Il resta silencieux un moment, puis il demanda, « Cela ne vous semble-t-il pas fantastique à vous tous que, il y a moins de deux ans en arrière, toute les villes irradiaient de clarté. Toutes les rues étaient pleines de lumières. Dans la plupart de ces rues il y avait tellement de lumière qu'il n'y avait plus d'ombres. La lumière ruisselait de la vitrine des magasins, la courbe des tubes des néons composant le noms des Compagnies étaient le plus souvent verts, rouges et bleutés ; toutes les vitrines étaient brillantes. Depuis ma fenêtre, je pouvais voir d'autres fenêtres ouvertes. Je pouvais voir les gens tourner en rond dans leurs chambres, se parlant les uns aux autres, et au-dessus de tout cela étaient ces enseignes publicitaires lumineuses tournants sur les toits et une bouteille de champagne déversait des perles de lumière sans jamais se vider. Comme chacun s'identifiait intimement avec le peuple, et quelles communautés étaient créées par ces ponts dorés que les réclames lumineuses créaient. Maintenant, tout le monde reste terré seul avec lui-même et, comme de méchants conspirateurs, nous allons furtivement, silencieusement dans l'obscurité. La lumière, et seulement la lumière, est la chose qui me manque le plus ! »

 L'artiste restait silencieux, mais la jeune fille dit rapidement, « j'aimerai vraiment pouvoir à nouveau sortir avec des jeunes gens et danser jusqu'au petit matin. J'aime discuter avec eux, rire, flâner, flirter... et j'aimerais - oh, un millier de choses ! J'aime simplement être jeune et pleine d'entrain - et pour ça on a besoin de jeunes gens! Oui, ils sont quelquefois ici en permission, mais alors ils ne sont pas vraiment avec nous. Ils sont toujours à penser à « là-bas » et on a beau être au milieux de la plus belle amourette, quand la nouvelle arrive, ils sont mentalement quelque part ailleurs. Comme s'ils étaient assis sur leur char, à cinq cents kilomètres d'ici, plutôt que sur un joli sofa confortable dans le café proche de chez nous ! Non, je me fiche éperdument de ce dont vous avez parlé, vous les anciens. Ce que je veux, à la fin, c'est, une fois encore, de pouvoir vraiment rire avec des jeunes gens ! C'est ce dont j'ai besoin et de rien d'autre ! »

 Ils furent tous un peu ranimés par ces paroles brillantes et enthousiastes. Ils sourirent, et entendirent dans cette jeune et fraîche voix leur propre jeunesse enfuie appelant au loin.

 Alors, la vieille fille très âgée, sur un ton presque jaloux dit, « Mon Dieu, Tilde, comme vous les jeunes filles l'avez belle aujourd'hui. Le genre de chose que vous venez de dire on ne pouvait même pas y penser, encore moins le dire ouvertement ! Jeunes gens - juste ciel, si facilement au pluriel ! Au plus étions-nous autorisée à penser à un seul et alors on engageait sérieusement la discussion sur les fiançailles - et il avait déjà une moustache et des favoris ! ».

 « Naturellement », répondit effrontément la petite Tilde. « Et, parce que la sélection était ainsi tellement limitée, vous n'avez pas eu votre part Tante Agathe. Voilà pourquoi je préfère notre méthode ! »

 « Moi aussi, Tilde, moi aussi » dit la vieille tante. « Sinon qu'avec mes 82 ans, il est un peu tard pour moi, ne penses-tu pas ? »

 Tous rirent. Mais, quand le calme revint à nouveau, le Conseiller dit, « Maintenant nous avons tous dit ce qui nous manquait le plus dans cette guerre. Tous excepté vous Madame Veronika, qui êtes resté absolument silencieuse. Faites votre confession vous aussi ! » Qu'est-ce que c'est, est-ce que ça ce mange, ou ça se boit ? Est-ce un bain ? Des habits, des bas ? Aller danser, le théâtre, une voiture? Ou autre chose?

 Ils attendirent tous. Alors, dans cette nuit éclairée par les étoiles, dans le chuchotement des roseaux, vint la douce et calme voix de Madame Veronika, « Non, il ne s'agit pas d'aucune de ces choses. Une seule chose me manque - et c'est mon fils qui se bat quelque part là-bas sur le Front de l'Est ».

 Tout était devenu très calme. Et, encore plus doucement qu'auparavant, la voix dit, « Quand je me réveille le matin, c'est toujours comme si je devais aller dans sa chambre pour m'assurer qu'il sera à l'heure à l'école. Bien sûr, il est allé directement de l'école à « là-bas ». Et alors je me reprends conscience de tout à nouveau, et je me mets à calculer combien de jours se sont écoulés depuis qu'il a écrit et qu'une lettre de lui doit arriver aujourd'hui. Et alors l'attente du courrier commence. Et, pendant ma journée de travail, et pendant que j'attends dans la queue devant les magasins, et quand j'obtiens quelque chose ou que je n'obtiens rien, je ne pense pas à ces petites choses mais je pense plutôt seulement au fait qu'il est là-bas combattant pour moi et pour tous les autres. Et alors je donnerai tout ce que j'ai et tout ce que je pourrai souhaiter, je donnerai tout pour qu'il apparaisse seulement devant-moi juste une fois, pour une seule minute, et qu'il dise à sa manière, 'Tout va comme il faut. Ca va le faire.' Et alors peut-être y aura-t-il vraiment une lettre de lui et je suis toujours heureuse ! Mais alors l'attente recommence à nouveau, même si je sais que la 'véritable' attente ne durera pas une autre semaine. Mais il me manque tellement ! Je sais que ça ne peut aller autrement, que ça doit être ainsi, mais ça ne fait pas qu'il ne manque moins, c'est normal, non ? »

 Elle se tut. Et pendant un long, long moment, ils furent tous silencieux. Alors la maîtresses de maison dit, « Naturellement, tu es la seule qui a raison, Vroni, et nous tous ici nous sommes comportés plutôt vilainement avec nos voitures, rosbif, bains et autres choses qui nous font défaut. Je ne sais pas ce que vous autres pensez, mais j'ai reçu une leçon et pas seulement pour ce soir. Bonne nuit à tous. C'était mon souhait d'apprendre une fois encore à faire la différence entre les grandes et les petites choses. Mais je suis probablement incorrigible - autant que vous autres ! »

oOo

 (*) Ce document a été transcris du manuscrit original par Erika Becker de la 'Hans Fallada-Archive', Carwitz. Certains mots n'ont pu être identifiés avec une certitude absolue. Il sont en italique dans le texte.

[Note du Traducteur (de l'allemand vers l'anglais) : dans la traduction, les mots en italiques (il y en a 5) ont été traduits avec le mot anglais le plus proche du mot allemand. Pour une identification plus précise de ces mots qui posent question, le lecteur doit se référer au texte original en allemand.]

Note du Traducteur (de l'anglais vers le français) : pour traduire ce texte en français, nous nous sommes basés sur la traduction anglaise, mais avons quelquefois eu recours au texte allemand pour adapter certains passages difficiles.

Traduction Allemand / Anglais par Otto Hinckelmann, 28 juillet 2008.

Traduction et adaptation Anglais / Français : Alain C. pour le weblog « Et puis après ? ».

[1] Original allemand : Vom Entbehrlichen und vom Unentbehrlichen. Disponible sur ce site : Original allemand, Traduction anglaise par Otto Hinckelmann.

[2]Cette description du « manque » de viande rappelle, par certaines descriptions comme : « quel manque me m'affligeait le plus » ; « Je sais que c'est honteux, mais je dois reconnaître qu'il m'est arrivé de rêver la nuit d'un rosbif ou d'un énorme gigot d'agneau ! » ; je pense ardemment à ce temps où je pouvais prendre une pièce de viande dans le réfrigérateur (...), je le mangeais à même la main - je mangeais de la viande à la façon qu'ont d'autres de manger le pain. » ; « Mais enfin, un grand nombre de petites portions ne font pas une vraie portion pour un sérieux mangeur de viande. » ; « (la viande) me donne de la vigueur et me rend créatif. Quand j'ai mangé de la viande, le travail va comme sur des roulettes. Tandis qu'avec un jour sans viande, la vie est beaucoup plus difficile et devient plus ennuyeuse. » font écho à des passages de la nouvelle « l'ivresse mortelle » (publiée également sur ce site) : « Mais quand je me réveillais ce matin-là face à face avec le Néant, je su seulement que je devais me procurer de la morphine à n'importe quel prix ! » ; « (...) je m'enfoncerai l'aiguille, sentirai la pression de la seringue et, alors, la vie sera magnifique. » ; Je me lève lentement, (...), mes membres sont faibles et tremblent sans cesse, mon assurance retrouvée s'est évanouie. » ; « Je découvre par inadvertance dans mon horoscope qu'aujourd'hui sera un jour de malchance. » Et après avoir reçu une injection de morphine : « La vie est magnifique. C'est tellement doux (...) »

Cette description du 'manque' revient souvent dans les romans au sujet de l'alcool, la drogue n'étant évoquée que dans le roman « Le Cauchemar » (si l'on s'en tient aux ouvrages publiés en français). Mais jamais la descente aux enfers n'est aussi bien évoquée que dans le roman « Le buveur », poignant récit, écrit comme s'il était vécu de l'intérieur et qui dépasse en intensité tous les autres romans de Hans Fallada. [NdT]

19.01.2009

Another forgotten poem

 

 

Tannenfeld

 

Perhaps here park means nothing more than sorrow,

Perhaps here tree’s a swallowed sobbing cry,

And every leaf is clothed in melancholy,

And joy and sorrow chokes and putrefy.

 

Perhaps each path here leads the way to madness,

Perhaps the pond’s a deeply poured out of pain,

And every building stands eternally in darkness,

Within my walls dead heartbeats remain.

 

That may well all be true — but death is not

So stupid, still and silent in this world,

It screams and writhes and bleeds a lot

And nothing falls silent till it’s dead.

 

Only things are dead and perhaps not even these.

They, too, resist and scream their deepest pain,

Men also scream and suffer all their days

Until at last dark wreaths are woven them.

 

Rudolf Ditzen

from ‘Gestalten und Bilder’ (Shapes and Images), unpublished manuscript

A forgotten poem...

 

A stranger to himself, inside him grew a tree

On its own soil – he did not know its name

As a distant dream his life appeared to be

While near as in a dream was the unknown…

 

Then this he felt he could no longer bear,

And set out one morn at break of day;

He saw dark clouds towering in the air

Night still hung feather-light along the way.

 

He saw the horizon redden in a glow,

The sun brought death to dark and gloom,

The ice exploded, out of his distress there flowed

The first word from his heart: the ‘dawn’.

 

Rudolf Ditzen

from ‘Gestalten und Bilder’ (Shapes and Images), unpublished manuscript

 

01.12.2008

L'ivresse mortelle

Hans Fallada

L’ivresse mortelle (1)


  Le dernier manuscrit de Hans Fallada "Der tötliche Rausch," dont le style et le contenu rappellent son roman autobiographique posthume Der Trinker (1950) (2) délaisse la narration objective à la troisième personne de ses premiers romans en faveur d’un récit impitoyablement subjectif, à la première personne, de la propre chute à corps perdu de l’auteur, dans la ruine et la résignation. (3)

oOo 

 

Cher poison préparé par les anges! Liqueur
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

 

(…) et je ne vieillirai jamais plus, mais resterai jeune et beau, et ma reine d’alcool m’attirera à elle, et nous planerons dans l’ivresse et l’oubli dont on ne s’éveille pas !

Hans Fallada, Le buveur

 

  Ce fut durant cette période de dégrisement berlinoise que je sombrais dans la morphine (4). Pendant quelques semaines cela se passa bien, tant que je fus capable de me procurer de grandes quantités de ce qu’on appelle la ‘benzine’, et qu’ainsi fut épargnée la plus grande anxiété du morphinomane : obtenir sa dose.

Aussi, dès que ma réserve se mit à diminuer ma consommation devint plus intense. Je voulais juste être entièrement rassasié une fois encore et alors – en finir avec ce truc !

Une vie nouvelle se doit d’être commencée un jour, bien sûr, et avec quelque énergie on peut se débarrasser de l’habitude. On était dans de telles circonstances.

Mais (5) quand je me réveillais ce matin-là face à face avec le Néant, je su seulement que je devais me procurer de la morphine à n’importe quel prix ! Tout mon corps fut saisi d’une atroce agitation, mes mains tremblaient, une affreuse soif ma tourmentait, une soif qui me semblait localisée non seulement dans la cavité de ma bouche mais dans chaque cellule de mon corps.

Je décrochais le téléphone et appelait Wolf. Ne lui pas même le temps de répondre, j’haletais d’une voix mourante : « Tu as de la benzine ? Viens ici immédiatement, je suis en train de mourir ! »

Je me rejetais dans l’oreiller, exhalant un soupir de soulagement. Un pressentiment du plaisir prochain apaisa mon corps : Wolf viendra avec la voiture, je m’enfoncerai l’aiguille, sentirai la pression de la seringue et, alors, la vie sera magnifique.

Le téléphone carillonna et Wolf annonça lui-même : « pourquoi as-tu raccroché ? Je ne peux pas t’apporter de la benzine, je n’en ai plus moi-même. Aujourd’hui je devais sortir en trouver ».

« Une injection, une simple injection, autrement je vais mourir, Wolf. »

« Quand j’en ai même pas une goutte ? »

« Tu en as. Je suis certain que tu en as. » 

« Mais ma parole d’honneur... »

« J’entends bien à ta voix que tu viens de te faire une injection. Tu es complètement rassasié. »

« Cette nuit à quatre heures, pour la dernière fois. »

« Et moi pas une depuis onze heures. Wolf, viens vite. »

« Mais c’est inutile. Mieux vaut venir avec moi. Je connais une pharmacie fiable. Prends un taxi, on se retrouve à l’Alex (6) à neuf heures. »

« T’essayes pas de m’avoir ? Jure-le »

« Non, sérieux, Hans. Neuf heures à l’Alex. »

 

Je me lève lentement, le chausse-pied semble lourd, mes membres sont faibles et tremblent sans cesse, mon assurance retrouvée s’est évanouie. Mon corps ne me fait plus confiance pour lui procurer de  la morphine.

Je découvre par inadvertance dans mon horoscope qu’aujourd’hui sera un jour de malchance. Alors je m’assieds dans mon fauteuil et pleure. Je souffre tellement et je sens que je vais devoir souffrir encore plus aujourd’hui et je suis si faible. Si seulement je pouvais juste mourir ! Mais pendant longtemps - ça aussi est une chose que j’ai toujours su : je suis trop lâche pour ça - je tiendrais le coup.

Alors ma logeuse vient vers moi et me dit quelques paroles consolantes, mais je n’interromps pas mes sanglots, lui faisant simplement signe de la main de s’en aller.

Mais elle continue à parler et lentement, je détecte à ses mots que j’ai encore brûlé mes draps cette nuit même. Du coude, je pousse de l’argent vers elle et comme elle s’en va tranquillement, c’est que cela devait être suffisant.

Même maintenant, je ne sors pas, même si la pendule indique qu’il est neuf heures pile. J’observe le café que j’ai versé dans la tasse et médite : la caféine est une toxine,… Je pense, elle accélère le cœur. Il y a beaucoup de cas où des gens sont morts de ça, des centaines, des milliers de cas. La caféine est une toxine lourde, certainement une toxine aussi lourde que peut l’être la morphine. Je n’y avais jamais pensé ! La caféine va m’aider…

J’avale une tasse, deux tasses.

Je m’assois là un moment, regardant fixement devant moi, attendant. Je ne veux pas l’admettre pour moi-même, et déjà je sais que je me suis joué une farce tout seul, me décevant délibérément moi-même une fois de plus.

Mon estomac refuse de garder le café. Je ressens combien mon corps tout entier tremble et se couvre de sueur froide. Je devrais me lever. Je suis agité comme si j’avais des crampes et maintenant ma vésicule me lance par à-coups.

Je murmure : « c’est la fin ».

Après un moment j’ai suffisamment récupéré pour pouvoir me lever et marcher. Je termine de m’habiller et sort chercher un taxi.

Wolf, non plus, n’est pas à l’heure.

En réalité il là m’attendant. Je me dis immédiatement en le regardant que lui aussi a de la fièvre. Ses pupilles sont extrêmement dilatées, ses joues hâves et son nez comme une protubérance aiguisée.

Nous allons à la poste et rédigeons une douzaine d’ordonnances. Nous examinons notre écriture et trois ordonnances qui ne sont pas assez griffonnées sont vite déchirées.

Nous prenons un taxi.

Wolf fait arrêter le taxi à quelques mètres de la pharmacie « fiable », et il sort en boitillant, d’un air malade et misérable.

Je me laisse aller en arrière.

Dans un quart d’heure j’aurais de la benzine ! Ce sera également le moment de l’ivresse, mon corps devient progressivement plus faible, j’ai un mal fou à l’estomac, qui implore et implore encore de la morphine.

Je me cale en arrière, en sécurité sur l’appuie-tête, ferme les yeux et m’imagine combien beau sera le moment où je m’enfoncerai l’aiguille. Juste quelques minutes, un tout minuscule instant, et une profonde et réjouissante tranquillité se répandront dans mes membres. J’aurais simplement à sourire et la morphine comblera tous mes vœux. Je n’aurais rien d’autre à faire que de fermer les yeux et le monde entier m’appartiendra.

Maintenant Wolf arrive.

Je vois tout de suite qu’il n’a rien pu trouver. Il indique au chauffeur l’adresse suivante, s’assied à côté de moi et ferme les yeux. Je remarque combien il respire difficilement. Il essuie de la main la sueur sur son sourcil.

« Ce ne sont pas des hommes, ce sont des animaux ! Pour laisser quelqu’un souffrir autant. J’ai dû les supplier de ne pas appeler la police ».

« Je pensais que la pharmacie était supposée être fiable »

« L’assistant du vieux pharmacien n’était pas là, seulement un jeune type. Ces gosses sont malins comme des singes ».

Le taxi s’arrête.

Wolf fait une nouvelle tentative. Au même instant je prends la résolution d’abandonner la morphine par moi-même. Maintenant que je dépends de Wolf et des pharmacies, je ne peux même pas rassembler ma dose quotidienne de huit injections. Je vais simplement me faire chaque jour une injection de moins, ça marchera. Mais tout de suite, pourtant, je vais me faire deux, trois injections immédiatement, l’une après l’autre, pour que je me sente proprement rassasié une fois encore…

Wolf est déjà de nouveau de retour. Il lance une nouvelle adresse et on repart.

« Rien ? »

« Rien ».

C’est assez pour conduire quelqu’un au désespoir. Là les gens vont déambulants, échafaudant des milliers de projets, dans l’attente du lendemain, et il y a des fleurs et de la lumière et des femmes. Pour moi, tout cela est mort. Je pense aux centaines de pharmacie de Berlin et traînant dans les armoires de chacune d’entre elles, il y a toutes les sortes de morphine, et personne pour m’en donner. Je dois souffrir, et pourtant c’est si simple, le pharmacien n’aurait qu’à tourner une clef… Bien sûr il touchera de l’argent ; autant qu’il en veut. Je lui donnerai volontiers tout mon argent.

Wolf sort à nouveau.

Tout à coup, il me vient à l’idée que ces arrêts constants à proximité des pharmacies pourraient rendre le chauffeur suspicieux. Peut-être voudrait-il en informer la police ? J’entre en conversation avec lui, lui racontant une longue histoire, que nous sommes tous deux des mécaniciens-dentistes, mon ami et moi, pas des dentistes, et que les anesthésiants pour extraire les dents sans douleur ne sont pas des choses que des mécaniciens-dentistes peuvent acquérir facilement, mais qu’ils doivent obtenir des ordonnances de la part du dentiste et que les ordonnances coûtent cher. Et pour cette raison nous allons d’une pharmacie l’autre, afin de…

Le chauffeur dit oui, oui à tout cela et hoche de la tête. Mais la façon qu’il a de se sourire à lui-même me le rend davantage suspect. Je vais le renvoyer dès que possible, mais pas immédiatement, autrement il nous dénoncerait au premier policier venu.

Wolf revient. « Laisse tomber le taxi »

Mon cœur bat plus fort : « Tu as quelque chose ? »

« Laisse tomber le taxi »

Je paie le chauffeur et lui laisse un large pourboire de folie. Ensuite : « Tu as de la dope ? »

« Soit réaliste ! Ce jour est tellement maudit que pas même un mort ne voudrait de mes ordonnances. Nous devons nous y prendre autrement. Je vais continuer dans les pharmacies et toi tu vas chez un médecin et tu essaies de voler des formulaires d’ordonnances vierges ».

« Je ne peux pas faire ça, tous les docteurs verrons immédiatement que je suis un morphinomane dans l’état où je suis aujourd’hui ».

« Laisse ça, veux-tu ? Le principal est que tu voles les ordonnances ».

« Et qu’est-ce qu’on fait avec les ordonnances ? Avec la morphine, ils appellent toujours le médecin, comme tu le sais bien ».

« Alors on ira à Leipzig par le train de jour. Seulement, prends-en une bonne poignée afin qu’on en ait assez pour tenir quelques semaines ».

« Très bien. Je vais essayer. Et on se retrouve où ? ».

« Chez Pschorr à une heure ».

« Et si tu trouves quelque chose entre temps ? »

« Je verrai à te mettre la main dessus avant »

« Bon, ça va… »

« Bonne chance ».

 

Je me mis en train. Ce n’est pas la première fois que je m’embarque dans une pareille tournée. Je suis plus utile que Wolf à faire ce genre de choses, parce que j’ai l’air plus digne de confiance et que je suis mieux habillé.

Mais aujourd’hui je suis dans une condition tellement pitoyable. Je n’arrive pas à marcher normalement. J’ai beau m’essuyer régulièrement les mains avec mon mouchoir, l’instant d’après elles sont à nouveau trempées et je dois les essuyer sans cesse.

Je n’arriverai à rien, je le sais déjà.

Comme je passe devant un magasin de liqueurs, il me vient à l’idée de m’encourager en prenant un schnapps. Mais dès le second verre il me faut m’esquiver, mon estomac refuse de le garder, comme pour le café. Je m’assieds sur la repoussante cuvette des toilettes et pleure à nouveau.

Une fois que j’ai retrouvé quelque peu mon calme, je sors.

Chez le premier médecin, la salle d’attente est comble. Un médecin de l’assistance publique, sans aucun doute. Ils ont si rarement besoin de formulaires d’ordonnance pour leur clientèle privée qu’ils les gardent généralement dans leur bureau.

A nouveau, je file tranquillement

Dans l’escalier, je me sens si mal que je dois m’asseoir sur une des marches. Je ne peux plus me lever. Je me résous à me coucher ici et y rester jusqu’à ce que quelqu’un me trouve et m’emmène chez le docteur. Certainement alors, il me fera une injection, par pure compassion. Aussi mon tour viendra bien plus vite que si j’avais attendu longtemps assis dans la salle d’attente.

Quelqu’un monte dans les escaliers, je me mets vite debout et le croise au moment ou j’atteins la rue. Quelques pâtés de maison plus loin, il y a un autre cabinet médical. Je monte les marches. Les consultations n’ont pas encore commencé, bien, alors j’attendrai. Je suis assis là, seul, feuilletant les magazines.

Tout à coup, il me vient une idée, je me lève et écoute à la porte du cabinet de consultations. Rien ne remue. Très lentement je tourne la poignée.

La porte s’entrouvre à peine. Je me penche à l’intérieur, n’y vois personne. Centimètre par centimètre, j’ouvre un peu plus la porte et entre furtivement dans le cabinet de consultation. Il y a le bureau et dans cette étagère il y a…  Je retire ma main, car je crois avoir entendu un bruit, et retourne précipitamment dans la salle d’attente, me heurtant au fauteuil.

Plus rien de remue désormais, personne ne vient et je me suis damé le pion tout seul. Mais maintenant je suis trop découragé pour risquer le coup une fois encore. Je reste assis là, inerte. Les minutes passent. J’aurais pu vider le bureau en entier et l’armoire médicale également, mais je ne tente plus ma chance.

Le docteur ouvre la porte et m’invite à entrer.

Je me dresse sur mes jambes, entre dans le cabinet de consultation, adresse un salut et me présente.

Aussitôt l’incertitude et la maladie m’abandonnent. Je sais que je fais une splendide impression. Je souris, j’use d’une expression énergique avec l’assurance d’un homme du monde, qui sait comment jouer intelligemment avec les concepts. Je croise ma jambe sur l’autre de façon à bien faire voir mes chaussettes de soie.

Le docteur s’assied en face de moi et ne me quitte pas des yeux.

Alors je vais droit au but. Je suis en voyage, j’ai un abcès au bras qui me met au supplice pernicieusement et Monsieur le Conseiller Sanitaire (8) aurait-il l’amabilité de l’examiner et de diagnostiquer s’il peut être incisé.

Le docteur me demande de découvrir mon bras. Je lui montre la tâche rougeâtre et enflée sous mon aisselle. Elle est abondamment entourée d’une douzaine de cicatrices de perforations rouges et récentes ou brunes et dartreuses.

« Etes-vous morphinomane ? »

« Je l’étais, je l’étais, Monsieur le Conseiller Sanitaire. Je suis en cours de désintoxication. Le pire est derrière moi, Monsieur le Conseiller Sanitaire, guéri à quatre-vingt dix pour cent. »

« Vraiment. Bien, je vais l’inciser. »

Plus rien. Pas un mot. Mon assurance m’a abandonné.

Le docteur me tourne le dos, cherchant dans son armoire vitrée son scalpel, ses pinces, du coton. Sans faire de bruit je marche sur le tapis, mes doigts font bruisser des papiers et…

« Laissez-là les ordonnances, mon cher monsieur » dit le docteur froidement et sèchement.

Je chancelle.

Au même instant, la ville apparaît devant mes yeux, rugissant là en dessous où je suis seul et abandonné à un désespoir sans équivalent. Je vois les rues devant moi pleines de gens pressés d’arriver à destination, d’aller vers d’autres gens, et moi solitaire, abandonné de tous et absolument au bout. J’étouffe un sanglot dans ma gorge qui me force à garder la bouche ouverte.

Tout à coup, mon visage se couvre de larmes. « Que dois-je faire, oh, que dois-je faire ? Aidez-moi, Monsieur le Conseiller Sanitaire, une simple injection ».

« Calmez-vous, allez, calmez-vous, nous allons discuter de tout ça. Il y a toujours de l’espoir, même maintenant. »

Mon cœur est envahit d’un transport de reconnaissance, dans quelques secondes je vais être soulagé de cette indicible agonie, je vais recevoir mon injection.

Les mots m’en manquent, maintenant que la vie est à nouveau sans effort, je vais me soigner, celle-ci sera la dernière, la toute dernière injection, après plus rien. Je le jure.

« Puis-je l’avoir en une seule fois, tout de suite ? Mais une solution à trois pour cent, Monsieur le Conseiller Sanitaire, et cinq centimètres cubes, autrement cela ne me fait pas d’effet. »

Je vais vous donner une injection de plus, mais vous devez prendre la décision volontaire d’entrer dans une institution. »

« Mais autant me tuer, Monsieur le Conseiller Sanitaire. »

« Vous ne vous tuerez pas. Aucun morphinomane ne se tue lui-même. Non, vous ne vous tuerez pas, mais il est grand temps pour vous d’aller dans une institution. Peut-être est-il déjà trop tard. Vous avez des moyens ? »

« Quelque peu. »

« Pourriez-vous vous permettre de vous offrir un sanatorium privé ? »

« Oui, mais ils ne me donneront pas ma morphine là-bas ».

« Suffisamment pour commencer. Ils vous sèvreront lentement. Vous recevrez d’autres médicaments, des somnifères. Un jour, vous pousserez un profond soupir et vous serez libre. »

Je clos mes paupières. Je suis vaincu. Oui, je prendrai sur moi ma souffrance, je vais décrocher. J’acquiesce de la tête.

Le docteur continue : « vous comprendrez que je ne vais pas me permettre de me faire rouler. Après vous avoir donné votre injection, je vous enfermerai dans la salle d’attente du temps que je m’apprête à partir. Je ne vous laisserai pas hors de ma vue. J’ai votre accord là-dessus ? »

J’acquiesce à nouveau. Je pense seulement maintenant à l’injection que je vais recevoir dans un instant. Et maintenant nous commençons une dispute sur la puissance du dosage, une dispute qui dure pendant un quart d’heure, nous laissant tous deux très remontés. A la fin le docteur en sort victorieux.

Je reçois deux centimètres cubes d’une solution à trois pour cent.

Il va vers l’armoire, l’ouvre, prépare la seringue. Je le suis, inspecte l’étiquette sur l’ampoule pour être sûr de ne pas me faire avoir. Puis je m’assieds sur une chaise. Il me pique avec l’aiguille.

Et maintenant… Je me lève vivement et me dirige vers la salle d’attente où je m’allonge sur une chaise longue (7). Je l’entends fermer la porte à clé.

Oui…

Vraiment…

Voilà comment c’est une fois de plus…

La vie est magnifique. C’est tellement doux, un courant favorable pénètre avec effervescence dans mes membres et tous mes nerfs minuscules s’y balancent doucereusement et délicatement comme des plantes aquatiques dans un étang clair. J’ai vu des pétales de roses – et une fois de plus je sais combien est beau un petit arbre seul dans la prairie. Les cloches de l’église carillonnent-elles ? Ach, la vie est magnifique et douce. Toi, aussi, douce jeune fille, je pense à toi, que j’avais perdu il y a si longtemps. Maintenant, mon seul amour est la morphine. Elle est méchante, elle me tourmente sans fin, mais elle me récompense bien au-delà de tout ce qu’on peut imaginer.

Cette dame d’amour est réellement en moi. Elle remplit mes sens d’une claire lumière, éclatante dans laquelle brillance je perçois que tout est vain et que je vis uniquement pour savourer ce transport.

Je veux lire la chose la plus stupide qu’on puisse trouver sur une table de salle d’attente. Une réclame aura la fragrance des fleurs, et dans quelque inepte histoire d’amour je goûterai la pleine saveur du pain frais que mon estomac ne supporte plus. Je veux lire.

J’ouvre un livre. Dedans il y a une page de garde, une entière page de garde blanche. Je fais une double prise : sur cette page blanche, un docteur méticuleux a apposé ses nom, adresse et numéro de téléphone à l’aide d’un tampon encreur. Non, Monsieur le Conseiller Sanitaire, je ne vais pas voler votre livre. Je vais seulement déchirer cette page de garde et la mettre dans ma poche. Une fois ébarbée avec des ciseaux, elle deviendra l’ordonnance tant recherchée qui apportera peut-être une centaine de ces mêmes transports. Pour aujourd’hui, je suis en sécurité.

Je suis d’une bonne humeur totale. Je fais un léger mouvement avec ma main, puis immédiatement la laisse retomber à nouveau dans une position normale, confortable, et dans ma main le reflux de la toxine qui a été momentanément imperceptible dans le mouvement trahit maintenant la présence proche de ma dame d’amour. L’effet de l’injection ne s’est pas encore estompé.

Et plus tard… plus tard, j’aurais l’ordonnance.

Alors j’entends les pas du docteur. Ne dois-je pas aller dans une institution ? Ma maîtresse sourit, elle sait que rien ne me retiendra, personne ne peut me contraindre. Je suis seul au monde, je n’ai aucune obligation, tout est vain, seul le plaisir compte, ma dame d’amour seule je ne puis trahir.

Le docteur arrive, ouvre la porte. Je prends mes jambes sur la chaise longue et les positionne lentement et avec précautions, afin de ne pas effrayer la toxine qui est en moi par un mouvement brusque.

Je demande : « Est-ce l’heure, Monsieur le Conseiller Sanitaire ? » et je sourit.

« Oui, maintenant nous pouvons aller faire un tour en voiture. »

« Mais alors juste une injection de plus, Monsieur le Conseiller Sanitaire. Nous allons sûrement rouler pendant une heure, et je ne peux pas tenir le coup aussi longtemps. »

« Vous êtes assez rassasié, mon cher Monsieur. »

« Mais l’effet s’estompe déjà. Et vous pouvez être sûr que je ferai du raffut à ce sujet quand nous serons seuls. Avec une injection dans mon corps, je vous suivrai comme un agneau. »

« Si le faut vraiment… »

Il me précède dans son bureau. Je le suis triomphalement. Ach, il ne me connaît pas. Il ne sait pas que la perspective de recevoir une injection suffirai à me convaincre d’aller n’importe où il voudrait que j’aille.

Je reçois une nouvelle injection, et ensuite on part pour de bon. Je descends les escaliers très prudemment. Je sens le fourmillement dans mon corps et l’adorable, subreptice, fugace réchauffement. Des milliers de pensées sont en moi, quant à mon cerveau il est fort et libre.

Regarde, le docteur ouvre la porte de la voiture pour moi. Je monte le premier dans la voiture et comme le moteur se met à tourner et qu’il ajuste son siège et s’énerve après la capote, j’ouvre l’autre port et saute dehors en toute confiance – mon corps est jeune et adroit – et je m’immerge dans la foule, y disparaît.

Et je ne verrai plus jamais ce docteur.

oOo

Je savais que je n’aurais dû oser que quelques pas si je n’avais pas voulu que le mouvement vigoureux de mes jambes ne fasse pas fuir la morphine. Je regardai l’horloge. Il était presque midi. Aucun doute je devais maintenant me rendre chez Pschorr, où je voulais rejoindre Wolf. Mais il fût aussitôt clair pour moi que ce n’est pas ce qui allait arriver. Là encore, peut-être était-il venu plus tôt, avait remarqué que j’avais trouvé quelque chose et alors adieu (9) à toute promesse d’aide de sa part.

Devais-je seulement le rencontrer ? N’avais-je pas dans ma poche un formulaire d’ordonnance qui me promettait d’innombrables et splendides injections ? Si je laisse Wolf prendre connaissance de cette feuille de papier, je devrais abandonner la moitié de ce plaisir.

Je m’assieds sur la confortable banquette d’une taverne à vin. Un rafraîchisseur de vin du Rhin est face à moi. J’ai rempli le premier verre à ras bord, l’ai porté à ma bouche et respiré profondément son bouquet. Alors je jette un rapide coup d’œil au barman, remarque que je n’ai pas été observé et vide le verre dans le rafraîchisseur. L’alcool réagirait de façon hostile envers la morphine qui est dans mon estomac, au détriment de son effet.

Mon unique pensée est de m’installer confortablement dans cet effet jusqu’à sa fin ultime. Et aussi, pour me permettre de rester assis ici à le savourer, je dois renouveler souvent ma commande.

Je me verse un autre verre et demande un stylo et de l’encre. Je tire la feuille de ma poche et la découpe avec un canif à la forme d’une feuille d’ordonnance. Cela ne me plaît pas tout à fait, elle semble trop large. Je découpe une autre bande et maintenant c’est décidemment trop étroit. Une forme singulière pour quelque chose qui ne doit apparaître en rien comme singulier.

Je sens monter la colère. Je prends le papier, le pose à plat sur la table devant moi et le regarde à nouveau de près. « Trop étroit » murmuré-je. « Définitivement trop étroit », et ma colère s’intensifie. Je prends les bandes de papier découpé et les aligne à côté de la feuille, essayant de les coller à nouveau ensemble, l’examinant à nouveau et découvrant qu’après tout, l’ordonnance était au préalable juste à la bonne taille.

Je maudis mon impulsivité. Pourquoi n’ais-je pas attendu d’être avec Wolf ? Qu’est-ce que je connais des ordonnances ? Lui c’est un expert. Malgré cela, j’attrape mon stylo et commence à écrire.

Le verre de vin me dérange et je le repousse. Il me gène toujours. Non, je ne peux pas écrire comme ça. J’attrape le verre à la hâte, il tombe, et le vin se renverse sur l’ordonnance. La teinte bleue du tampon encreur se répand sur la page et avec elle s’enfuient toutes mes espérances.

Découragé, désespéré, je me rejette en arrière. Et alors soudainement réalise : l’effet de la morphine s’est évaporé. Mon corps tremble déjà. Et ayant été abandonné par ma fiancée, je n’ai naturellement pas même rempli une ordonnance.

Je me lève, paie l’addition et me dirige vers notre point de rendez-vous.

Comme Wolf est rassasié, combien est-il pleinement rassasié ! Le voilà, allongé, complètement détendu, il relève à peine ses paupières et rêve et rêve. Je lui envie ses rêves, je lui envie chaque minute où il peut se laisser aller dans les bras de sa bien-aimée, tandis que je souffre indiciblement.

« Bien ? » Et il lit déjà la faillite de mes efforts dans ma manière d’être de misérable épave. Il ne gaspille pas ses mots : « Cent », dit-il. « Cent centimètres cubes. Là-bas. Fais attention, n’en prends pas trop, d’accord ? Ca suffira pour aujourd’hui. »

« Deux, trois. »

« Parfait. » Et il replonge dans ses rêves. Prenant le flacon précieusement bouché, je me dirige vers les toilettes. Je remplis ma seringue de cinq centimètres cubes jusqu’au maximum et maintenant je suis déjà heureux. Je me rejette en arrière…

Et… et… un doux tintement me donne le départ. Près de mon bras gît le flacon renversé, son contenu se répand sur le sol. « Wolf », je pense, « Wolf. Il va me fracasser quand il apprendra ça après tout ce dur labeur. »

Mais je suis déjà en train de me pincer les lèvres, provocant, indifférent. Qui est Wolf ? Compagnon de nombreuses orgies, conseiller, conseillé, et déjà en fin de compte indifférent, aussi indifférent que le reste.

Je tends le flacon vers la lumière : il y reste bien deux, trois centimètres cubes. Je l’extrais avec ma seringue. Cette portion, elle aussi, je la prends pour moi, et mon sang reflue mijotant, éclairs de lumières après éclairs éclatent dans mon cerveau, des rythmes sauvages brisent mes tympans.

Monde vaste, sauvage ! Où chaque homme est solitaire et où chacun peut planter ses crocs dans la chair d’un autre. Ô combien exquise volupté. Oh, les aventures qui m’attendent ensuite, les rues calmes où l’on peut aller dépouiller les filles, les barrières des cours de pharmacie que je vais cambrioler, les préposés de banques que je volerai…

Je suis omniprésent, je suis toutes choses, moi tout seul suis le monde et Dieu. Je crée et j’oublie, et tout passe. Ô toi mon sang chantant. Reflue profondément en moi, ma maîtresse, enchante-moi plus sauvagement encore.

Et je remplis le flacon avec de l’eau pure et je le tends à Wolf, souriant et plein de reconnaissance. Il le tend vers la lumière et dis : « Trois ? Non, cinq. »

Je réponds simplement : « Oui, cinq. »

Et nous nous asseyons l’un en face de l’autre et rêvons, et il commence à s’agiter et dit : « Je veux me filer une autre dose » et il s’en va.

Alors j’attrape mon chapeau et file dehors, grimpe dans un taxi, et me sais hors de portée de sa colère.

Il me vient alors l’idée folle de tenter un petit coup avec de la cocaïne. La morphine est un genre de joie douce et tranquille, blanche et fleurie. Elle rend ses adeptes heureux. Mais la cocaïne est un animal brutal et impétueux. Elle tourmente le corps, le monde devient sauvage, convulsé, méprisable.

Je l’ai essayé. J’ai obtenu du ‘benzol’ (10) d’un serveur de café. J’ai préparé moi-même la solution et me suis injecté trois pleines seringues dans mon corps, l’une après la suivante en une rapide succession. Des images défilent devant moi, des corps s’effondrent l’un par-dessus l’autre, de toutes petites lettres de l’alphabet que je suis en train de lire se tournent soudainement sur leur ventre et je réalise qu’elles sont des animaux fourmillant sans fin sur la page, changeant de place, produisant des formes de mots particulières, et je tente de capturer leur sens, les copiant de ma main.

Mais alors je découvre que je suis en train de parler à ma logeuse. Je veux lui dire que je n’ai pas besoin de dîner, et dans mon cerveau je produis la phrase : « Non, je ne mange pas le soir » et avec un étonnement morne j’entends ma bouche prononcer : « Oui, aujourd’hui je finirai bien par tuer Wolf ».

Je dévale les escaliers, pousse un homme sur le côté et réclame du grand air.

Je cherche l’appartement de Wolf, non, je le poursuis éperdument à travers la ville, d’un côté de l’autre, me faisant injections sur injections, devenant encore plus sauvage. Le sang s’écoule d’une multitude de points de piqûres sur ma chemise et mes manchettes, sur ma main.

La folie s’empare de moi et m’engloutit tandis que je ris nerveusement en moi-même chaque fois que j’échafaude quelque nouveau plan, comme de mettre le feu à cette ville atroce et à ses stupides pharmacies, la laisser partir dans les flammes comme un fétu de paille.

Et soudain, je suis dans une pharmacie, hurlant comme un animal. Je repousse de moi les gens qui essayent de me retenir, brisant une vitre et alors tout à coup quelqu’un m’administre de la morphine, de la bonne morphine, claire, blanche et fleurie.

Ô toi, ma douce amie, maintenant je suis à nouveau docile. Je sens comment la cocaïne s’enfuit à son approche, suspendue juste un instant dans le point le plus haut de mon estomac – avant d’en être chassée.

Deux policiers posent leurs mains sur mes épaules : « Très bien, maintenant suivez-nous ». Et je les suis, marchant à petits pas mesurés afin de ne pas effrayer ma fiancée, et je suis bienheureux, et je sais que je suis seul avec elle, et que rien d’autre n’importe.

 

 

Notes

(1) - © Hans Fallada, "Der tödliche Rausch," Aufbau-Verlag, GmbH, Berlin 1994. Le texte a été publié pour la première fois dans la Neue Illustrierte: actuelle politische Bilderzeitung, vol. 10 (1955), no. 47. Republié ensuite dans le l’ouvrage dirigé par Werner Pieper, Nazis on Speed: Drogen im 3. Reich, vol. 1 (Löhrbach: Werner Pieper & The Grüne Kraft, 2002), pp. 81-89. Une traduction (en anglais) de ce livre par Scott J. Thompson sous le titre provisoire de Nazis on Speed: Drugs in the Third Reich est actuellement en cours [a]. Le texte a été traduit pour la première fois en anglais par Scott J. Thompson, pour Cabinet Magazine n°8 (automne 2002) et est disponible sur le réseau mondial à l’adresse suivante : - http://www.cabinetmagazine.org/issues/8/thedeadlyrausch.p.... Une copie de ce texte en anglais a été également publiée sur notre site (dans la rubrique ‘Textes de Hans Fallada).

La présente traduction française a été réalisée par Alain C., pour le site « et  puis après ? », à partir de la traduction en anglais de Scott J. Thompson. Nous serions gré à quiconque accepterait d’effectuer, pour notre site, une nouvelle traduction en français à partir, cette fois-ci, de l’original allemand.

[a] – Cette note date de 2002. En dépit de nos recherches, nous n’avons pu savoir si cette traduction du livre de Werner Pieper avait abouti.

(2) -  Le buveur, Albin Michel, Paris, 1952. Traduction de Lucienne Foucraut et Jean Rounault (NdT)

(3) – Cette brève introduction est extraite de la présentation du texte, écrite par Scott J. Thompson pour Cabinet Magasine. Scott J. Thompson n’a pas traduit le mot allemand Rausch car, selon lui, « le mot allemand Rausch n’est pas traduit avec précision par ivresse, intoxication, ébriété ou cuite. Le mot ne contient aucune connotation de toxicité et ses significations onomatopéiques de tournis vertigineux, de bourdonnant et de tourbillonnant défient tout latinisme. Pour ces raisons, il a été gardé dans sa forme originale ».

Contrairement au traducteur anglais, nous traduirons bien Rausch par ivresse, suivant en cela Henri Plard dans sa traduction du titre du livre d’Ernst Jünger Annäherungen, Drogen und Rausch (Ernst Klett Verlag, Stuttgart, 1970) par Approches, drogues et ivresse (Editions de la Table Ronde et Christian Bourgois, 1973). Pour nous, en effet, ivresse rend bien le mot rausch tel qu’employé par Hans Fallada dans son récit, si nous entendons ivresse au sens large, métaphorique – ainsi parle-t-on de personnes ivres de soleil, ivres d’air pur. Cette ivresse qui peut conduire à des rencontres inattendues et dangereuses – comme nous allons le lire – et peut conduire à la perte de l’individu, à la manière d’Icare qui, ivre de liberté, brûla ses ailes au soleil et fut précipité dans la mer où il périt noyé. (NdT)

(4) – Dans ce récit, Hans Fallada bat le rappel de nombres de souvenirs ou d’expériences mais, comme toujours, ainsi que le fit remarquer Cecilia von Studnitz, dans son livre « Es war wie ein Rausch. Fallada und sein Leben » (1997), les manuscrits autobiographiques de Rudolf Ditzen ne sont pas exempts de fiction, tout autant que les personnages et les intrigues de Hans Fallada ne sont exempts d’autobiographie (cité par Jenny Williams, in « More Lives Than One », Libris, London, 1998, p. xix). (NdT)

Dès 1925, Rudolf Ditzen est déjà connu pour abuser de nicotine, d’alcool, de morphine et même de cocaïne (in Jenny Williams, op. cit. p. 75). C’est après son deuxième mariage, en 1946, qu’il replongera dans la morphine avec son épouse Ulla (mais le couple n’était pas revenu à Berlin à cette époque). Rudolf Ditzen cherchera rapidement à s’en dépêtrer, tandis que sa femme aggravera sa dépendance à un point tel que Rudolf Ditzen envisagera même le divorce « à cause de sa manie et des dettes qu’elle accumule continuellement » (Lettre de Rudolf Ditzen au Dr Selzer, du 21 juin 1946, in J. Williams, op. cit. p. 259).

A la fin décembre 1946, Rudolf Ditzen – alors hospitalisé - acceptera même de parler à des étudiants en médecine des ses expériences avec la morphine, la cocaïne, les somnifères et l’alcool – exposé qui, au dire des témoins, laissa une impression durable sur son auditoire (in J. Williams, p. 265). (NdT)

(5) – Ce mais est terriblement fataliste. Tout au long de ce texte, nous le verrons, il y a un contraste permanent entre la volonté de l’auteur de sortir de sa condition de morphinomane et les actes qui sont rapportés. A croire que plus sa volonté vise haut et plus bas l’auteur doit descendre dans les affres de la dépendance.(NdT)

(6) – à l’Alexanderplatz

(7) – La traduction de Scott J. Thompson donne "chaise lounge" en italique, laissant à penser que l'expression est en anglais dans le texte original de Hans Fallada, mais sans malheureusement le préciser. Dans le doute, nous rétablissons l'orthographe française usuelle [NdT]

(8) – Sanitätsrat

(9) – en français dans le texte (NdT)

(10) – en allemand dans le texte (NdT)

22.11.2008

About the Dispensable and the Indispensable

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About the Dispensable and the Indispensable

By HANS FALLADA

 

August 7, 1941

In a quiet summer evening in the war year 1941, several men and women were engaged in conversation around a round white table beside a large lake. It had been a very hot day and they appreciated all the more the gentle cool breeze that arose from the water and swirled around their feet. Not one of them could bring himself to say goodnight and to go up to bed. They had come together at this quiet country house, some by invitation, some by chance, with their host and hostess and, after the noise and bustle of the city from which they came, they relished even more the deep stillness which emanated from this small, quiet country place. "How nice it is," said one of the guests, the legal counselor to a large Berlin firm, as he gently laid his hand on that of the hostess, "that, in the middle of the war, you can live in such deep stillness and quiet enjoyment, and in so much tranquility, that you can share it with us hectic city dwellers without feeling it in the least diminished. What are you missing? The things that our wives have to stand in line for hours for you get freely from your garden, your farmland, and your dairy barn any time you want them. When the air raid sirens interrupt our much needed sleep and drive us into the cellars, you just keep on sleeping. I doubt that you've ever had an air raid alarm here."

"No," said the hostess, "we haven't had one yet. But, my dear friend, I think you're judging our lives here too much by appearances. An hour where we can sit together quietly like this is a rare occasion for us. The garden and the livestock which, according to you are so magnanimous to us, need care and want to be fed every day. Those hours which your wives spend in lines at the stores, we have to spend in the garden sowing and hoeing, weeding and picking, in all kinds of weather, in the hot sun as well as the rain. Just like you, we rush from morning to night to get the chores done. But with one difference, work you don't finish on a given day can be taken care of the next day. In our case, berries that don't picked in time and grass that gets mowed too late, spoils!"

"You're right," said the attorney, slightly ashamed of himself, "I spoke too superficially — just like a typical city dweller! I should have realized that the neatness and order that we're admiring in your garden and fields today is the result of an enormous amount of labor. And yet, the urgent effort that you just mentioned must take place only in the summer, isn't that right? In the winter you can all sit around quite relaxed, let it storm and snow outside, and have all the time in the world, something we city types never have, for yourselves and your interests."

"Oh!" said the hostess, almost getting emotional, "Oh, I'd rather we didn't have this quiet dead time, because it really is a dead time! Our busy summer time suits me ten times better! Because then you can forget how lonesome it is living here and how rare an hour such as this is, where we can exchange a word with close friends! You said, my dear friend, that this war hasn't required any sacrifices from us. But, if I had to tell you what I miss the most, it would be our car! Before the war, when the winter quiet got on our nerves too much, we could take a ride into the city to visit friends. We could express our views and get new ideas. Now we're always alone. For at least seven months, we don't see or hear a soul. We're alone, alone, alone! Just imagine, we never go to a movie, we never go to the theater to get our minds off these gloomy thoughts. It's six miles from our town to the train station and, in the winter time, the roads are often barely passable. Of all the things we've had to give up, the one I miss the most is our car."

She remained silent for a moment and then said more quietly, "It sounds cowardly, but once in a while you have to get away, to get away from yourself and your troubles. That's got nothing to do with us as a couple," she said as she reached across the table to touch her husband's hand. "We all know what conversation is like between married couples: we understand each other without saying a word. But we need to talk once in a while, to speak our mind — just as we're doing right now."

For a minute, they all sat quietly listening to the gentle noise of the reeds being moved by a breath of air that just as quickly died down. The pale shimmer of the stars lighted the moonless night just enough so that each person could barely see the outline of the others, but no more. They spoke more freely than they would have in daylight, when every movement in the other's face was instantly readable.

"Getting back to the car," said the man of the house as he freed his hand from that of his wife. "I've often asked myself what my brave Suse might well miss the most in this war, or even if she misses anything at all. She accepts everything that life brings her, the good and the bad, with such a matter-of-factness that I often think she is completely unflappable. And now I find out that it's the car… As for myself, I must admit that this war has taught me that I am quite a materialistic person. I miss so many things that I can hardly list them all. Starting with cigarettes, through my beloved coffee, and ending with meat. At first it was hard to decide which loss grieved(?)* me the most, but now I know. It's the meat."

"But that can't be possible, when you have so many vegetables and fruit!"

"And yet it is possible! I know it's disgraceful, but I must admit that I've sometimes dreamt at night about a roast beef or a big leg of lamb! When I wake up from these dreams, I think longingly of those times when I would take a slice of meat out of the refrigerator and early in the morning, while everyone was still asleep, I would eat directly out of my hand — I ate meat the way others eat bread. Even so, for me it could be worse. The women in the house always say they don't care much for meat and push their portions over to me. But still, a lot of little servings don't make a real serving for a serious meat eater. You can't satisfy a lion with sparrows!"

"You truly are a materialistic person. I never would have thought it of you."

"It certainly would be much more refined," admitted the man of the house, "if I dreamed of tomatoes or apples instead of a beef filet. But there's no accounting for taste, and when I miss meat it's not just out of pure gluttony. Instead, it's that meat suits me. It empowers me and makes me creative. When I've eaten meat, work goes like clockwork. Whereas on a meatless day, life is much more difficult and just mopes along. So I can definitely say I truly miss meat, while tobacco and coffee are more like pretty adornments that can easily be dispensed with."

"Yes," said the heavy-set neurologist in the darkness, "the things that people convince themselves are essential for their existence are amazing. For two weeks now, a female patient has been after me to certify that silk stockings are a necessity for her health, and a lot of them at that. She is now so firmly convinced that she can't be seen by anyone without having silk stockings on, that she's already developed quite a decent complex over it…"

"And are you going to prescribe stockings for her, doctor?"

"Not me! After the stockings there'd be something else. Shoes, or a fur coat, or even whipped cream. No, I've hidden behind her husband and the two of us are now piling so much social work on her that she will forget all her complexes soon enough."

"And you, chubby cheeks, what do you miss the most?" called the voice of the artist out of the darkness. "Your red wine or your Brazilian cigars?"

"Neither of them," said the doctor, laughing good-naturedly. "It is something quite different, something that I would never have predicted, and something that I can't even hoard! Yes, my dear children, the thing I miss the most is a daily bath. In the evening, when office hours and patient appointments have pushed the clock to around 11 or 12, and when that little bit of time left for sleep has likely been interrupted by a medical emergency or an air-raid alarm, I've still got to be at the sanitarium no later than nine. That means I've got to be out of bed no later than seven. And what could be better than, with all that lack of sleep(?) and fatigue, to get into a nice quiet bath. In the past, I've stinted myself on sleep so that I might lie in the tub for quite a long time. How often, there, in that warm water, did the impenetrable become clear, the difficult become simple, how life itself became, to a certain extent, warm and peaceful. What a way to start the day that was! And now—? No, I really miss my daily bath!"

"I can certainly understand that!" called out the very elderly spinster, enthusiastically. "Of course," she continued by way of explanation, "I've never gotten to the point of having my own bathtub. But I've always liked very much those good soaps. And, once in a while, when I've had one or two Marks left over, I've bought myself a couple of bars of soap and put them in the closet. So now I have the great good fortune that I still always have a very small piece of good soap. And on Sunday mornings I wash myself very carefully with it and you can't imagine how Sunday fresh I feel after that. It's just as if I'd become young again. That must be the way it is with your Sunday bath Herr doctor — you can certainly bathe once a week, can't you?"

"Yes, I can," admitted the heavy-set doctor remorsefully, "actually even twice, because the water is usually still warm on Sunday. I certainly want to improve myself too, and just as you enjoy your little piece of soap on Sunday, so, in my bath, I don't want to think of those five days when I can't bathe, but rather to enjoy those two when I still can."

"I," said the painter quietly, "I miss nothing so much in this war as the light. You can't imagine how sad these darkened, dreary cities make me, in whose streets a gray mass of people press silently past each other. Even when I sit in a brightly lit room, in an attempt to escape this depressing darkness, I still can't achieve the unalloyed enjoyment of the light. All I see is the mostly somber-colored blackout curtains on the windows. I stare at them and think of the darkness outside, a darkness which is not the natural, living darkness, garnished by stars, as it is here in the country, but rather a dead lightness, something extinguished, and dead. Cities must be bright!"

He was silent for a moment, and then he asked, "Doesn't it seem almost fantastic to all of you that, less than two years ago, all the cities radiated brightness. Each street was filled with lights. On many of those streets there were so many lights that there were no shadows. Light streamed out of the store windows; the curved(?) neon tubes forming the company names were mostly green, red, and bluish; all the windows were bright. From my window, I could see into other open windows. I could see people walking around in their rooms, talking with each other, and over everything were those rotating light wheel advertisements on the roofs and a golden bottle of champagne poured out pearls of light and never became empty. How closely each person identified with the people, and what(?) commonalities were created by those golden bridges which the light beams created. Now, everyone burrows(?) for himself alone and, like evil conspirators, we steal silently through the darkness. Light, and light alone, is the thing I miss the most!"

The artist fell silent, but the young girl said quickly, "I'd like to be able really to go out again with young men and dance until the wee hours. I like to chat with them, to laugh, to fool around, to flirt… I'd like — oh, a thousand things! I like simply to be in high spirits and young — and for that you need young men! Yes, they're sometimes here on leave, but then they're not really here with us. They're always thinking of 'out there' and one might be in the midst of the nicest flirtation, but, when the news comes on, they're mentally off somewhere else. As if they were sitting on their tank 300 miles away instead of on a nice plush sofa in a cafe next to us! No, I don't give two hoots for everything you old folks have talked about. What I want, finally, is to once more be able to really laugh with young men! That's what I miss and nothing else!"

They were all a bit livened up by these brilliantly and enthusiastically spoken words. They smiled, and heard in that fresh young voice their own distant youth calling from afar.

Then, the very old spinster, sounding almost a bit jealous said, "God, Tilde, how good you young girls have it nowadays. The kind of thing you just said we couldn't even think, let alone actually say! Young men — heavens, so easily in the plural! At most, we were only permitted to think of one and then the talk of engagement already got serious — and he already had a moustache and sideburns!"

"Naturally," said little Tilde, saucily. "And, because the selection was so limited, you didn't get your share Aunt Agathe. Here's where I prefer our method!"

"Me too, Tilde, me too," said the old aunt. "Except that with my 82 years it's a little late for me, don't you think?"

They all laughed. But, when it got quiet again, the attorney said, "Now we've all said what we miss the most in this war. All except you Frau Veronika, who have remained steadfastly silent. Make your confession too! What is it, is it something to eat, or something to drink? Is it a bath? Clothing, stockings? Dancing, the theater, a car? Or something else?"

They all waited. Then, in that star-lighted, reed-whispering night, came the gentle quiet voice of Frau Veronika, "No, it's not any of those things. I miss just one thing — and that is my son who is now fighting somewhere out on the eastern front."

It had gotten very quiet. And, even more quietly than before, the voice said, "When I wake up in the morning, it's still as if I need to go into his room to make sure that he gets to school on time. Of course, he went directly from school to 'out there'. And then it all dawns on me again, and I start calculating how many days it's been since he wrote and that a letter from him must be coming today. And so the waiting for the mail begins. And, during my day job, and when I'm waiting in line in front of the stores, and when I get something or don't get something, I never think of those little things but rather I think only of the fact that he's out there fighting for me and everybody else. And then I would give everything that I have or could wish for, I'd give everything if he would just appear before me just once, for one single minute, and say in his own way, 'Everything's going smoothly. This deal's goin' to make it.' And then maybe there really will be a letter from him, and am I ever happy! But then the waiting starts all over again, even though I know that, at the earliest, the 'real' waiting can't start for another week. But I miss him so much! I know it can't be any other way, that it has to be like this, but that doesn't make me miss him any less, isn't that right?"

She became quiet. And for a long, long time they were all quiet. Then the hostess said, "Naturally, you're the only one who's right, Vroni, and all of us here have behaved rather shabbily with our cars, roast beef, baths, and other things we absolutely can't do without. I don't know how the rest of you feel, but I've learned a lesson and not just for this evening. Good night to you all. It was my wish to learn again to tell the difference between big and small things. But I'm probably incorrigible — just like the rest of you!"


*This document was transcribed from the original handwritten document by Erika Becker of the Hans-Fallada-Archive, Carwitz. A few words could not be identified with absolute certainty. They have been marked with a question mark (?).
[Translator's note: In the translation, the (?) notation (there are 5) is placed immediately after the English word most closely identified with the corresponding word in the German original. For a precise determination of the questionable words the reader is referred to the original German text.]

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Translated by: Otto Hinckelmann, July 28, 2008

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