04.09.2007

une (courte) biographie

Une biographie de Hans Fallada

Cette courte biographie est tirée de l’édition au Club Français du Livre, du roman Mariage sans amour. Cette biographie sommaire pourrait être complétée sous bien des aspects. Mais elle a le mérite de cerner l’essentiel en quelques lignes.

« De son vrai nom Rudolph Ditzen, Hans Fallada naquit le 21 juillet 1893 à Greifswald, en Poméranie.
Son père était juge de paix de cette petite ville de 23.000 habitants. Celui-ci voulut que son fils aîné fît des études et l'envoya au collège. Mais le jeune Rudolph assez maladif, ne semble pas avoir été un brillant élève. Finalement, il ne parvint pas à passer son baccalauréat. Il jugea inutile d'insister et se jeta dans la vie, essayant pour subsister de faire un peu tous les métiers. D'abord valet de ferme, il se lassa vite et décida d'aller à Berlin. Là, on le retrouve successivement comptable, veilleur de nuit, copiste d'adresses, annoncier, rédacteur, le plus souvent chômeur. C'est sans doute à cette période de sa vie qu'il doit cette étonnante connaissance psychologique des hommes que l'on retrouve dans ses livres. Il a vingt-sept ans en 1920 lorsque paraissent ses deux premiers romans publiés par Rowohlt.
Il achète à cette époque une petite propriété dans le Mecklembourg pays de grandes dunes, à l'exploitation de laquelle il se consacre pendant sept ans, et dont il vit. Un jour qu'il a entrepris une excursion, il rencontre, Ernst Rowohlt. Celui-ci le pousse à continuer à écrire et le persuade si bien que Hans Fallada accepte l'emploi que lui offre son éditeur : II est maintenant secrétaire littéraire. Et soudain le succès vient à lui. Ses livres connaissent de la part du public un extraordinaire engouement. Sa renommée déborde les frontières : on le traduit en 22 langues. En 1931 paraît son puissant roman : Paysans, bombes et bourgs que suit son livre célèbre : Petit homme, et maintenant. Puis un autre roman intitulé : Celui qui a mangé une fois dans l'écuelle de fer blanc.
Mais l'avènement du nazisme en Allemagne le contraint à une retraite volontaire. Il se réfugie à nouveau à la campagne. Ce sont surtout ses romans sociaux qui déplaisent au gouvernement, notamment Loup parmi les loups qui parut en France en 1941, la même année que Nous avions un enfant. Auparavant avaient paru de lui en France : Le roman du prisonnier (1939) et Vieux Cœur en voyage (1941).
Sans interdire expressément ses œuvres, le gouvernement allemand s'emploie à en limiter la diffusion, notamment en restreignant fortement les attributions de papier à l'éditeur.
Fallada fut emprisonné en 1944 et bien qu'on n'eût rien trouvé de particulier contre lui il dut partager une cellule pendant six mois avec deux criminels déments. C'est alors qu'en quelques semaines, du 6 au 21 septembre 1944, il écrivit son dernier livre le Buveur, paru l'an dernier a Paris.
En 1945, Hans Fallada se remarie. A la fin de la guerre, il avait été élu bourgmestre de Feldberg.
Il revint bientôt à Berlin, mais fatigué, harassé de besogne, il ne put résister au surmenage et mourut le 5 février 1947.
Parmi ses livres traduits en français, il faut citer : Pierre-qui-Bafouille, illustré (1942), Gustave de Fer (1943), Mariage sans Amour (1951), Deux tendres agneaux (1943), Levée de Fourches (1942), le Cauchemar (1947). Dans ce dernier livre, il avait voulu, au lendemain de l'écrasement de l'Allemagne nazie, refaire ce qu'il avait entrepris à la fin de l'autre guerre avec Loup parmi les loups, cette puissante peinture du désarroi du peuple allemand jeté dans la débauche après 1918. Dans le Cauchemar il tente d'analyser la déchéance de ses compatriotes en 1945, et peint avec cruauté mais avec lucidité, les effets et les conséquences du régime hitlérien, la veulerie et le désespoir des Allemands, leurs diverses réactions devant la conscience ou la responsabilité collective. Ce livre parut peu de temps après sa mort.
Hans Fallada a aimé la terre par-dessus tout. Homme des champs, il a mené dans son très petit village du Mecklembourg une existence de paysan qui tient à honneur de produire les meilleurs fruits.
Il est un des écrivains qui ont le mieux parlé de la campagne et de ses paysans, sans rien embellir. Il a toujours parlé de vivre et d'écrire loin de toute littérature. »

*

nb : ce texte sera retiré sur simple demande des ayants-droit au cas où il nous le demanderaient (contact dans la rubrique : « à propos »)

21.08.2007

3 - Fal(l)ada : "La gardeuse d'oies"

LA GARDEUSE D'OIES



Il était une fois une vieille reine. Son mari était mort depuis longtemps et elle avait une fille fort jolie. Lorsque celle-ci fut devenue grande, elle fut promise au fils d'un roi. Quand vint le temps du mariage, et qu'elle fut prête à partir pour l'étranger, la reine prépara pour elle les objets les plus précieux : des bijoux, de l'or et de l'argent, des gobelets, des pierres précieuses, bref, tout ce qui convient à la dot d'une princesse, car elle aimait son enfant de tout son coeur. Elle la confia à une camériste qui devait voyager avec elle et la conduire à son fiancé. Un cheval fut remis à chacune des deux femmes. Celui de la princesse se nommait Falada et savait parler. Lorsque vint l'instant de la séparation, la reine se rendit dans sa chambre à coucher, y prit un petit couteau et s'entailla un doigt de façon à en faire jaillir le sang. Elle disposa un petit chiffon blanc sur lequel tombèrent trois gouttes de sang, le donna à sa fille et dit :
- Ma chère enfant, garde-le précieusement ; il te sera utile en cours de route.
Elles prirent tristement congé l'une de l'autre. La princesse serra le petit chiffon sur son sein, se mit en selle et partit rejoindre son fiancé. Après avoir chevauché pendant une heure, elle ressentit une soif ardente et dit à sa camériste :
- Descends de cheval et puise avec le gobelet que tu as apporté pour moi de l'eau de ce ruisseau ; j'ai envie de boire.
- Si vous avez soif, répondit la dame, descendez vous-même, allongez-vous au-dessus de l'eau et buvez. Je ne suis pas votre servante.
La princesse, qui avait très soif, descendit de cheval, se pencha sur l'eau du ruisseau et but. On ne lui avait pas permis de boire dans le gobelet d'or.
- Ah ! mon Dieu, émit-elle.
Les trois gouttes de sang lui parlèrent alors :
- Si ta mère savait cela, son coeur éclaterait dans sa poitrine.
Mais la fille du roi était courageuse. Elle ne dit rien et remonta à cheval. Elles chevauchèrent durant quelques lieues. Mais la journée était chaude et elle eut bientôt soif à nouveau. Arrivant auprès d'une rivière, elle dit à sa camériste :
- Descends de cheval et donne-moi à boire dans mon gobelet d'or.
Elle avait oublié depuis longtemps les méchantes paroles de celle qui l'accompagnait. Mais celle-ci répondit avec plus d'orgueil encore :
- Si vous avez soif, buvez toute seule, je ne suis pas votre servante !
La princesse, qui avait vraiment très soif, descendit de cheval, se pencha sur l'eau rapide, pleura et dit :
- Ah ! Seigneur !
Comme elle buvait en se penchant sur l'eau, le petit chiffon taché des trois gouttes de sang échappa de son corsage et partit au gré du courant sans qu'elle s'en aperçût, tant elle avait peur. La camériste, elle, avait tout vu et elle se réjouissait d'avoir dorénavant tout pouvoir sur la princesse car, à partir du moment où celle-ci avait perdu les gouttes de sang, elle était devenue faible et sans défense. Lorsqu'elle voulut remonter sur son cheval Falada, la dame de compagnie dit :
- C'est moi qui vais monter Falada et toi tu prendras mon canasson.
Et il fallut bien qu'elle en passât par là. Ensuite, la dame l'obligea à enlever ses habits royaux et à revêtir ses méchants oripeaux.
Et elle dut jurer devant Dieu qu'elle n'en dirait rien en arrivant à la cour du roi. Si elle n'y avait point consenti, elle eût été assassinée sur-le-champ. Mais Falada avait tout observé et tout enregistré.
La camériste enfourcha donc Falada et la princesse monta sur la rosse. Elles poursuivirent ainsi leur chemin jusqu'au château du roi. On s'y réjouit fort de leur arrivée et le prince vint à leur rencontre, aida la dame de compagnie à descendre de cheval croyant qu'elle était sa fiancée. Elle entra au château, tandis que la vraie princesse devait rester dans la cour. Le vieux roi, qui regardait par la fenêtre, la remarqua et vit qu'elle était fière et belle. Il se rendit aussitôt dans l'appartement royal et demanda à la soi-disant fiancée qui était la jeune fille dans la cour.
- Je l'ai rencontrée en cours de route et l'ai prise avec moi pour ne pas être seule. Donnez du travail à cette servante pour qu'elle ne reste pas sans rien faire.
Mais le vieux roi n'avait pas de besogne à lui confier. Alors il dit :
- J'ai là un garçon qui garde les oies, elle n'a qu'à l'aider.
Le garçon se nommait Kurt ; la vraie fiancée dut l'aider à garder les oies.
Peu de temps après, la fausse fiancée dit au jeune roi :
- Cher époux, je vous en prie, faites-moi plaisir.
- Bien volontiers.
- Faites venir l'écorcheur pour qu'il abatte le cheval sur lequel je suis arrivée. Pendant le voyage, il m'a mise en colère.
En réalité, elle craignait que le cheval ne parlât de sa conduite à l'égard de la princesse. Quand vint le moment où devait mourir le fidèle Falada, la véritable fille du roi l'apprit. Elle promit à l'écorcheur, secrètement, de lui donner une pièce d'argent s'il lui rendait un petit service. Il y avait dans la ville une porte très grande et pleine d'ombre qu'elle devait franchir matin et soir avec ses oies. Elle pria l'écorcheur d'y clouer la tête de Falada afin qu'elle puisse le voir une fois encore. L'homme fit la promesse, emporta la tête et la cloua sous la sombre porte.
Au petit matin, passant par là avec Kurt, elle dit à la tête :
Ô ! toi, Falada, qui es accroché là... !
La tête répondit :
0 ! toi, ma princesse, qui par là te rends
Si ta mère savait cela
Son coeur volerait en éclats.

Silencieusement, elle sortit de la ville et conduisit ses oies aux champs. Arrivée dans les prés, elle s'assit et défit ses cheveux. Ils étaient comme d'or pur et Kurt, en les voyant, se réjouit de les voir étinceler. Il voulut en arracher quelques-uns. Alors la princesse dit :
Je pleure, je pleure, brise légère !
De Kurt bien vite emporte le bonnet
Et qu'il coure après sa coiffure chère
Jusqu'à ce que de nouveau mes cheveux soient nets.

Le vent souffla alors et emporta le chapeau de Kurt qui partit à sa poursuite. Quand il revint, elle avait fini de se coiffer et il ne put plus lui prendre de cheveux. Il en fut fort marri et ne lui adressa plus la parole. Ils gardèrent ensuite les oies jusqu'au soir, puis rentèrent à la maison.
Le lendemain matin, poussant le troupeau sous la porte, la jeune fille dit :
Ô ! toi, Falada, qui es accroché là...!
La tête de Falada répondit :
Ô ! toi, ma princesse, qui par là te rends
Si ta ni mère savait cela
Son coeur volerait en éclats !

Parvenue hors de la ville, elle s'assit de nouveau dans le pré et commença à dérouler ses cheveux. Kurt voulut les prendre dans sa main. Elle dit à voix rapide :
Je pleure, je pleure, brise légère !
De Kurt bien vite prends le bonnet
Et qu'il coure après sa coiffure chère
Jusqu'à ce que de nouveau mes cheveux soient nets.

Le vent souffla, emporta le chapeau et Kurt dut le poursuivre. Quand il revint, elle avait depuis longtemps arrangé sa coiffure et il ne put y toucher. Et ainsi, ils gardèrent les oies jusqu'au soir.
Mais, ce soir-là après avoir regagné la maison, Kurt se rendit auprès du vieux roi et lui dit :
- Je ne veux garder plus longtemps les oies avec cette fille.
- Pourquoi donc ? demanda le roi.
- Eh ! elle me fâche toute la journée.
Le roi lui ordonna de raconter ce qui se passait. Kurt dit :
- Le matin, quand nous faisons passer le troupeau sous la porte sombre, il y a une tête de cheval contre le mur. Elle lui dit :
Falada, qui es accroché là... !
La tête répond :
ô ! toi ma princesse, qui par là te rends
Si ta mère savait cela
Son coeur volerait en éclats !

Et Kurt raconta aussi ce qui se passait ensuite dans le pré aux oies et comment il était obligé de courir après son chapeau.
Le vieux roi lui donna ordre d'agir le lendemain comme de coutume et, au matin, il se tint lui-même sous la porte sombre et entendit comment la jeune fille parlait à la tête de Falada. Il les suivit ensuite dans les champs et se cacha dans un buisson. Bientôt, il vit de ses propres yeux comment le garçon et la gardeuse d'oies amenaient le troupeau et comment, après quelque temps, la jeune fille s'asseyait et laissait couler ses cheveux d'or. Et de nouveau elle dit :
Je pleure, je pleure, brise légère !
De Kurt bien vite prends le bonnet
Et qu'il coure après sa coiffure chère
Jusqu'à ce que de nouveau mes cheveux soient nets.

Le vent souffla et emporta le chapeau de Kurt qui dut le poursuivre au loin. La gardeuse d'oies peigna ses cheveux et enroula ses boucles. Le vieux roi vit tout cela. Sans qu'on l'eût aperçu, il quitta les lieux. Lorsque, le soir venu, la jeune fille fut rentrée, il la fit mander et lui demanda pourquoi elle agissait ainsi :
- Je ne puis vous le dire, répondit-elle. Et je ne peux dire mon malheur à personne au monde, je l'ai juré devant Dieu pour éviter que l'on ne me tue.
Le roi essaya de la contraindre à parler, mais il ne put rien en tirer. Alors il dit :
- Si tu ne veux rien me dire, raconte ta peine au fourneau.
Et il s'en alla. Elle s'accroupit près du poêle, gémit et pleura, vidant son cœur et disant :
- Me voilà ici, abandonnée du monde entier, quoique fille du roi. Une méchante camériste m'a obligée par la menace à lui donner mes habits royaux. Elle a pris ma place auprès de mon fiancé et je suis contrainte au travail vulgaire de gardeuse d'oies. Si ma mère le savait, de douleur, son coeur volerait en éclats.
Le vieux roi se tenait de l'autre côté du mur, l'oreille collée à la cheminée. Il avait entendu tout ce qu'elle avait dit. Il revint et la fit quitter le poêle.
On lui apporta des vêtements royaux et elle était si belle que c'était miracle. Le vieux roi appela son fils et lui expliqua qu'il avait choisi une fausse fiancée, qui était en réalité une camériste. La véritable fiancée se tenait devant lui ; c'était la gardeuse d'oies. Le prince fut rempli de joie en la voyant si belle et si vertueuse. On prépara un grand repas auquel furent invités tous les amis et connaissances. Au bout de la table se tenaient le fiancé et la princesse et, en face d'eux, la camériste. Celle-ci était éblouie et elle ne reconnaissait pas sa maîtresse dans cette jeune fille magnifiquement parée. Quand ils eurent mangé et bu et que tout le monde fut de bonne humeur, le vieux roi proposa une devinette à la camériste. Elle devait dire ce que valait une femme qui avait trompé son seigneur. Il lui raconta toute l'histoire et demanda :
- Quelle peine a-t-elle méritée ?
- Elle ne vaut pas plus que d'être enfouie toute nue dans un tonneau bardé de clous pointus à l'intérieur. Et il faut y atteler deux chevaux blancs qui la tireront de rue en rue j'usqu'à ce qu'elle meure.
- Cette femme, c'est toi, dit le vieux roi. Tu as prononcé ton propre verdict et tu seras traitée comme tu l'as dit.

Quand la peine fut exécutée, le prince épousa sa véritable fiancée et ils régnèrent sur le pays dans la paix et la félicité.



 

2 - Hans : "Jean le chanceux"

JEAN LE CHANCEUX



Jean avait servi son maître sept ans; il lui dit: « Monsieur, mon temps est fini ; je voudrais retourner chez ma mère ; payez-moi mes gages, s'il vous plaît. »
 Son maître lui répondit : « Tu m'as bien et loyalement servi; la récompense sera bonne. « Et il lui donna un lingot d'or, gros comme la tête de Jean.

 

Jean tira son mouchoir de sa poche, enveloppa le lingot, et, le portant sur son épaule au bout d'un bâton, il se mit en route pour aller chez ses parents. Comme il marchait ainsi, toujours un pied devant l'autre, il vit un cavalier qui trottait gaillardement sur un cheval vigoureux. « Ah ! se dit Jean tout haut à lui-même, quelle belle chose que d'aller à cheval! On est assis comme sur une chaise, on ne butte pas contre les cailloux du chemin, on épargne ses souliers, et on avance, Dieu sait combien ! » Le cavalier, qui l'avait entendu, s'arrêta et lui dit : « Hé! Jean, pourquoi donc vas-tu à pied?
 — Il le faut bien, répondit-il; je porte à mes parents ce gros lingot ; il est vrai que c'est de l'or, mais il n'en pèse pas moins sur les épaules.
 — Si tu veux, dit le cavalier, nous changerons; je te donnerai mon cheval et tu me donneras ton lingot.
 — De tout mon cœur, répliqua Jean ; mais vous en aurez votre charge, je vous en avertis. »
 Le cavalier descendit, et après avoir pris l'or, il aida Jean à monter et lui mit la bride à la main en disant: « Maintenant, quand tu voudras aller vite, tu n'as qu'à faire claquer la langue et dire: Hop! hop! »
 Jean était dans la joie de son âme quand il se vit à cheval. Au bout d'un instant l'envie lui prit d'aller plus vite, et il se mit à claquer la langue et à crier: « Hop! hop! » Aussitôt le cheval se lança au galop, et Jean, avant d'avoir eu le temps de se méfier, était jeté par terre dans un fossé sur le bord de la route. Le cheval aurait continué de courir, s'il n'avait été arrêté par un paysan qui venait en sens opposé, chassant une vache devant lui. Jean, de fort mauvaise humeur, se releva comme il put et dit au paysan : « C'est un triste passe-temps que d'aller à cheval, surtout quand on a affaire à une mauvaise bête comme celle-ci, qui vous jette par terre au risque de vous rompre le cou; Dieu me préserve de jamais remonter dessus! A la bonne heure une vache comme la vôtre; on va tranquillement derrière elle, et par-dessus le marché on a chaque jour du lait, du beurre, du fromage. Que ne donnerais-je pas pour posséder une pareille vache !
 — Eh bien, dit le paysan, puisque cela vous fait tant de plaisir, prenez ma vache pour votre cheval. » Jean était au comble de la joie. Le paysan monta à cheval et s'éloigna rapidement,
 Jean chassait tranquillement sa vache devant lui, en songeant à l'excellent marché qu'il venait de faire : « Un morceau de pain seulement et je ne manquerai de rien, car j'aurai toujours du beurre et du fromage à mettre dessus. Si j'ai soif, je trais ma vache et je bois du lait. Que peut-on désirer de plus? »
 A la première auberge qu'il rencontra, il fit une halte et consomma joyeusement toutes les provisions qu'il avait prises pour la journée; pour les deux liards qui lui restaient il se fit donner un demi-verre de bière, et, reprenant sa vache, il continua son chemin. On approchait de midi ; la chaleur était accablante, et Jean se trouva dans une lande qui avait plus d'une lieue de long. Il souffrait tellement du chaud, que sa langue était collée de soif à son palais. « Il y a remède au mal, pensa-t-il; je vais traire ma vache et me rafraîchir d'un verre de lait. »
Il attacha sa vache à un tronc d'arbre mort, et, faute de seau, il tendit son chapeau : mais il eut beau presser le pis, pas une goutte de lait ne vint au bout de ses doigts. Pour comble de malheur, comme il s'y prenait maladroitement, la bête impatientée lui donna un tel coup de pied sur la tête, qu'elle l'étendit sur le sol, où il resta un certain temps sans connaissance.
 Heureusement il fut relevé par un boucher qui passait par là, portant un petit cochon sur une brouette. Jean lui conta ce qui était arrivé. Le boucher lui fit boire un coup en lui disant : « Buvez cela pour vous réconforter; cette vache ne vous donnera jamais de lait : c'est une vieille bête qui n'est plus bonne que pour le travail ou l'abattoir. »
 Jean s'arrachait les cheveux de désespoir : « Qui s'en serait avisé! s'écria-t-il. Sans doute, cela fera de la viande pour celui qui l'abattra; mais pour moi j'estime peu la viande de vache, elle n'a pas de goût. A la bonne heure un petit cochon comme le vôtre : voilà qui est bon sans compter le boudin!
 — Écoutez, Jean, lui dit le boucher ; pour vous faire plaisir, je veut bien troquer mon cochon contre votre vache.
 — Que Dieu vous récompense de votre bonne amitié pour moi ! » répondit Jean; et il livra sa vache au boucher. Celui-ci posant son cochon à terre, remit entre les mains de Jean la corde qui l'attachait.
 Jean continuait son chemin en songeant combien il avait de chance : trouvait-il une difficulté, elle était aussitôt aplanie. Sur ces entrefaites, il rencontra un garçon qui portait sur le bras une belle oie blanche. Ils se souhaitèrent le bonjour, et Jean commença à raconter ses chances et la suite d'heureux échanges qu'il avait faits. De son côté, le garçon raconta qu'il portait un oie pour un repas de baptême. « Voyez, disait-il en la prenant par les ailes, voyez quelle lourdeur! il est vrai qu'on l'empâta depuis deux mois. Celui qui mordra dans ce rôti-là verra la graisse lui couler des deux côtés de la bouche.
 — Oui, dit Jean, la soulevant de la main, elle a son poids, mais mon cochon a son mérite aussi. »
 Alors le garçon se mit à secouer la tête en regardant de tous côtés avec précaution. « Écoutez, dit-il, l'affaire de votre cochon pourrait bien n'être pas claire. Dans le village par lequel j'ai passé tout à l'heure, on vient justement d'en voler un dans l'étable du maire. J'ai peur, j'ai bien peur que ce ne soit le même que vous emmenez. On a envoyé des gens battre le pays ; ce serait pour vous une vilaine aventure, s'ils vous rattrapaient avec la bête; le moins qui pourrait vous en arriver serait d'être jeté dans un cul-de-basse-fosse.
 — Hélas! mon Dieu, répondit le pauvre Jean, qui commençait à mourir de peur, ayez pitié de moi! il n'y a qu'une chose à faire : prenez mon cochon et donnez-moi votre oie.
 — C'est beaucoup risquer, répliqua le garçon, mais, s'il vous arrivait malheur, je ne voudrais pas en être la cause. »
 Et prenant la corde, il emmena promptement le cochon par un chemin de traverse, pendant que l'honnête Jean, dégagé d'inquiétude, s'en allait chez lui avec son oie sous le bras. « En y réfléchissant bien, se disait-il à lui-même, j'ai encore gagné à cet échange, d'abord un bon rôti ; puis avec toute la graisse qui en coulera, me voilà pourvu de graisse d'oie pour trois mois au moins; enfin, avec les belles plumes blanches, je me ferai un oreiller sur lequel je dormirai bien sans qu'on me berce. Quelle joie pour ma mère! »
 En passant par le dernier village avant d'arriver chez lui, il vit un rémouleur qui faisait tourner sa meule en chantant :
Je suis rémouleur sans pareil ;
Tourne, ma roue, au beau soleil !
 Jean s'arrêta à le regarder et finit par lui dire : « Vous êtes joyeux, à ce que je vois; il paraît que le repassage va bien?
 — Oui, répondit le rémouleur, c'est un métier d'or. Un bon rémouleur est un homme qui a toujours de l'argent dans sa poche. Mais où avez-vous acheté cette belle oie?
 — Je ne l'ai pas achetée, je l'aie eue en échange de mon cochon.
 — Et le cochon?
 — Je l'ai eu pour ma vache.
 — Et la vache?
 — Pour un cheval.
 — Et le cheval?
 — Pour un lingot d'or gros comme ma tête.
 — Et le lingot?
 — C'étaient mes gages pour sept ans de service.
 — Je vois, dit le rémouleur, que vous avez toujours su vous tirer d'affaire. Maintenant il ne vous reste plus qu'à trouver un moyen d'avoir toujours la bourse pleine, et votre bonheur est fait.
 — Mais comment faire? demanda Jean.
 — Il faut vous faire rémouleur comme moi. Pour cela, il suffit d'une pierre à aiguiser ; le reste vient tout seul. J'en ai une, un peu ébréchée il est vrai, mais je vous la céderai pour peu de chose, votre oie seulement. Voulez-vous?
 — Cela ne se demande pas, répondit Jean ; me voilà l'homme le plus heureux de la terre. Au diable les soucis, quand j'aurai toujours la poche pleine. »
 Il prit la pierre et donna son oie en payement.
« Tenez, lui dit le rémouleur en lui donnant un gros caillou commun qui était à ses pieds, je vous donne encore une autre bonne pierre pardessus le marché; on peut frapper dessus tant qu'on veut; elle vous servira à redresser vos vieux clous. Emportez-la avec soin. »
 Jean se chargea du caillou et s'en alla le cœur gonflé et les yeux brillants de joie : « Ma foi! s'écria-t-il, je suis né coiffé; tout ce que je désire m'arrive, ni plus ni moins que si j'étais venu au monde un dimanche ! »
Cependant, comme il était sur ses jambes depuis la pointe du jour, il commençait à sentir la fatigue. La faim aussi le tourmentait; car, dans sa joie d'avoir acquis la vache, il avait consommé toutes ses provisions d'un seul coup. Il n'avançait plus qu'avec peine et s'arrêtant à chaque pas; la pierre et le caillou le chargeaient horriblement. Il ne put s'empêcher de songer qu'il serait bien heureux de n'avoir rien à porter du tout. Il se traîna jusqu'à une source voisine pour se reposer et se rafraîchir en buvant un coup; et, pour ne pas se blesser avec les pierres en s'asseyant, il les posa près de lui sur le bord de l'eau ; puis, se mettant à plat ventre, il s'avança pour boire, mais sans le vouloir il poussa les pierres et elles tombèrent au fond. En les voyant disparaître sous ses yeux, il sauta de joie, et les larmes aux yeux, il remercia Dieu qui lui avait fait la grâce de le décharger de ce faix incommode sans qu'il eût rien à se reprocher. « Il n'y a pas sous le soleil, s'écria-t-il un homme plus chanceux que moi! » Et délivré de tout fardeau, le cœur léger comme les jambes, il continua son chemin jusqu'à la maison de sa mère.
 Source : Contes choisis des frères Grimm, traduits de l'allemand par Frédéric Baudry, librairie Hachette, 1875. Contes moraux.

1 - sur l'origine du pseudonyme Hans Fallada

(article en cours de réalisation)

Rudolf Ditzen, lorsqu'il entama sa carrière d'écrivain, prendra le pseudonyme de Hans Fallada qu'il rendra célèbre en publiant moult romans et nouvelles et de nombreux contes pour enfants (voir sur ce site : "Pierre-qui-bafouille" et "Oreille pendante la petite souris").

L'écriture de conte pour enfants est une tradition qui se perd de nos jours face à l'invasion des dessins animés à bon marché et autres mangas...
Rudolf Ditzen fut un auteur prolixe en la matière (bon nombre de ses textes sont encore mis en scène aujourd'hui par des troupes de théatre pour enfants, en Allemagne principalement).

Rudolf Ditzen n’a pas choisi son pseudonyme au hasard en allant chercher son prénom et son nom dans des contes des frères Grimm, voulant s’inscrire par là dans la longue tradition des auteurs de contes populaires, pleins d’une sagesse que notre monde a trop tendance à oublier au profit de valeurs marchandes ou pseudo-moralistes (quand ce n’est pas la psychanalyse qui vient souiller de ses sales pattes la beauté des contes de fée).

HANS sera tiré du conte « Jean le chanceux », tandis que FALLADA (en y rajoutant un ‘L’) est le nom d’une tête de cheval dotée de la parole dans « La gardeuse d’oie ».

Les deux contes sont donnés sur ce site.

à suivre…

(AC)