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10/11/2018

Robert Brasillach: Gustave de Fer (recension, 1943)

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Le Petit Parisien, n°24.104, Lundi 12 juillet 1943

 

LA CHRONIQUE LITTERAIRE DE ROBERT BRASILLACH

LES TEMPS DIFFICILES

Hans Fallada : Gustave de Fer (2 vol. : Albin Michel)

 

Hans Fallada est le romancier allemand qu’on a le plus traduit jusqu’à ce jour : son talent robuste, sa puissance matérielle le rendant sans doute particulièrement commode à saisir pour le lecteur français. En même temps, dans ces récits, dont la technique est celle du naturalisme traditionnel, on peut retrouver, de façon rétrospective parfois, les images les plus propres à nous faire comprendre l’Allemagne d’entre les deux guerres. Telle était la vertu de Loup parmi les loups, telle est celle, aujourd’hui de ce long roman dont deux volumes ont paru sous le titre de Gustave de fer.

Gustave, qui aime à répéter qu’il est de fer, d’où son surnom, c’est le doyen des cochers berlinois, propriétaire d’une écurie de trente chevaux, homme dur et autoritaire, tyran domestique — et, au fond, un brave homme. Il est ruiné, par la guerre et la défaite et, dans le second volume, nous le voyons organiser, non sans matoiserie, une course en fiacre Paris-Berlin. C’est une figure souvent savoureuse, un peu trop simple, mais haute en relief, et que l’on verrait incarner aisément sur l’écran par un Heinrich Georg ou un Emil Jannings. De cette chronique touffue, d’ailleurs, il semble impossible que le cinéma ne s’empare pas un jour, avec quelques simplifications, et il est sûr que Hans Steinhoff, par exemple, y trouverait matière à des images puissantes[1].

Mais Gustave n’est par, à notre avis, l’essentiel de ce livre, auquel il donne son nom d’une manière quelque peu abusive. C’est la seconde génération, celle des enfants, qui forme le sujet véritable du roman. Otto, brave garçon qui n’a jamais osé avouer à son père qu’il aimait une petite couturière bossue, et qu’il en avait un fils, finit par l’épouser presque secrètement, au cours d’une permission, et meurt tué pendant la Grande Guerre. Eric, le préféré, sombre dans des aventures louches d’argent et de politique et se perd complètement. Il en est de même d’Eva, envoûtée par un horrible souteneur, qui roule de déchéance en déchéance. Sophie est devenue une infirmière quasi asexuée, loin de toute féminité, machine à bienfaisance officielle. Enfin, Heinz, qu’on appelle Bubi, subit les entraînements d’une époque désaxée, manque se perdre lui aussi comme Eric, mais à  fin, ainsi que nous le prévoyions dès le début, trouve la légitimation de son existence dans la camaraderie du parti national-socialiste naissant.

On peut dire beaucoup de mal du réalisme. Il y a dans cette accumulation de petits détails souvent atroces (l’aventure d’Eva est presque insoutenable), quelque chose d’un peu lassant, et nous qui pensons que le réalisme est démodé depuis Maupassant, nous le voyons refleurir avec curiosité en Allemagne et en Amérique. Mais justement, lorsqu’on est écœuré des analyses psychologiques ou de la fausse poésie, écœuré des imitations anglaises, on se découvre avec surprise sensible à un art aussi honnête et aussi vivant. Car tous ces héros sont vivants et si le récit est long à « démarrer », si le second volume ne vaut pas le premier, l’ensemble reste d’un relief souvent extraordinaire. Sans d’ailleurs qu’au sein de la force matérielle, qui semble son domaine propre, Hans Fallada oublie d’autres traits de la vie : par exemple, son portrait de la petite bonne, femme d’Otto, sa description des enfants, fourmillent d’inventions délicates et exquises. Il en était de même dans Et demain ?[2] où parmi de sombres tableaux brillait une sorte de romanesque à la Dickens. C’est par la variété de ces dons qu’il peut nous retenir et nous sembler digne d’être un vrai romancier.

Enfin, et surtout, il ne se contente pas de peindre une aventure individuelle et familiale, mais son Gustave de Fer est un étonnant ouvrage historique sur la période de le guerre (vue de l’arrière) et de l’après-guerre en Allemagne. On reconnaîtra avec une curiosité fraternelle des tableaux que nous ignorions et que, aujourd’hui, nous contemplons pensivement : les files d’attente au petit matin, 1es razzias des campagnes, les fouilles à l’arrivée des trains de banlieue. La traduction même porte la trace de nos expériences récentes, et nous sommes sûrs que si le livre avait été édité en 1938 ou 1939, le traducteur n’aurait jamais su écrire des phrases aussi simples que : « Il n’y a pas de répartition aujourd’hui. » Document sur la misère d’une époque que nous n’avons pas connue, ce roman nous saisit aujourd’hui par l’ampleur des évocations qu’il nous offre.

Histoire d’un peuple écrasé, il ne manque jamais de nous rappeler, chemin faisant, les événements historiques qui servent de fond de tableau à son récit. La chute lente, la désagrégation de la famille du vieux cocher sont symboliques des désagrégations plus graves de la société qui l’entoure : trafiquants du marché noir, clients des restaurants de luxe et des boîtes de nuit qui chantent et boivent sur les malheurs de la patrie, toute une foule effroyable entoure les héros de l’aventure. Est-ce à dire que Fallada soit un désespéré ? Pas du tout. Car, malgré les fautes qu’elle-même peut connaître, la jeunesse qu’il décrit et qu’il aime va au-delà, songe à l’avenir, et se prépare à réformer une nation. La figure charmante, énergique et vraie du petit Heinz est à ce sujet particulièrement touchante. A travers le chômage, la misère, les contradictions, attiré par la révolte, attiré par le plaisir, Heinz, petit à petit, sent s’éveiller en lui une conscience nouvelle. Elle se révèle le jour où il rencontre, par hasard, au cours d’une rixe, un ancien officier de la guerre, jeune aristocrate allemand plein de séduction, dont il ignore encore que son frère Otto l’a sauvé au cours d’une attaque. Alors, avec lui, il découvre la camaraderie, le Parti, l’honneur, et la vie même. Ce qu’il attendait depuis le lycée, où il était l’élève d’un maître charmant et droit.

Les Réprouvés, Loup parmi les loups, Gustave de fer[3], ces romans dissemblables sont parmi les documents historiques les plus probants sur l’Allemagne de l’entre-deux guerre. Aurons-nous un jour quelque romancier français capable de saisir pleinement les drames dont ces vingt années furent pleines, et capable de peindre, lui aussi, tout ce qui fit 1a trame d’une époque désaxée, à la lumière, comme Fallada, d’une espérance sûre d’elle-même ?

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Notes

[1] Il y aura deux adaptations de Der eiserne Gustav, l’une, pour le cinéma, en 1958,  réalisée par Heinz Rühmann, avec un scénario de Kurt Ulrich ; l’autre pour la télévision, en 1979, réalisé par Wolfgang Staudte, sur un scénario de Herbert Asmodi. Pour plus de détails voir notre article sur ce blog : Hans Fallada au cinéma. [ndlr]

[2] Paru en France en 1933, chez Gallimard, sous le titre Et puis après ? (voir notre bibliographie).

[3] Le premier récit est de Ernst von Salomon, les deux autres sont de Hans Fallada.

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